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Monday
May112015

On n'est vraiment pas couchés

Comme beaucoup, j'ai trouvé l'émission du samedi 2 Mai d'On n'est pas couché particulièrement affligeante. Notamment pour les propos ouvertement sexistes de Jean-Pierre Mocky envers Léa Salamé, sans grande indignation sur le plateau, mais surtout pour cette sortie de Laurent Ruquier :

Même s'il n'y a de toutes façons jamais de «bonne cible», s'il y avait bien des gens qui n'étaient pas «les bonnes cibles», c'étaient les dessinateurs de Charlie Hebdo, des gens qui ont toujours prôné le respect des différentes religions — même s'ils s'en moquaient évidemment — mais le fait qu'on puisse les pratiquer dans notre pays, qu'on soit juif, musulman, ou catholique […] Il n'empêche en tout cas qu'ils ont toujours lutté contre le racisme, contre l'antisémitisme, contre toute forme de haine […] C'est cela qu'on devrait continuer à répéter : ils se sont vraiment trompés de cible.

Si je comprends bien sa logique, l'animateur semble considérer que les assassins du 7 janvier, et leurs commanditaires Al-Qaedesque qui appelaient depuis des années au meurtre contre la rédaction de Charlie Hebdo, se seraient en fait «trompés de cible», pour la raison que Charlie n'était pas, en fait, islamophobe.

Voilà un raisonnement assez symptomatique du regard schizophrène que portent nos médias et, du moins en public, nos dirigeants, sur les organisations jihadistes : d'un côté elles seraient tentaculaires, diaboliques, invincibles et intouchables, donc présumablement dirigées par des cadres intelligents, et simultanément n'employeraient que des barbares imbéciles, dont toutes les actions et déclarations doivent être prises au pied de la lettre, ces sauvages au QI d'huître avariée étant manifestement incapables de la moindre subtilité.

Posons une hypothèse originale : les jihadistes ne sont pas des imbéciles. Illuminés, fanatiques, porteurs de croyances assez improbables sur les volontés de Dieu et la vie après la mort, tout cela, peut-être, mais pas stupides. Interprétons leurs actions comme réfléchies, s'appuyant sur des choix tactiques et stratégiques cohérents au vu de leur vision du monde, et étudions-les pour tenter de discerner leurs véritables buts.

Si l'on se donne la peine de réfléchir en ces termes, la première chose qui saute aux yeux est que la lutte contre l'islamophobie (dans son sens consacré en occident, à savoir «racisme anti-musulmans») ne fait pas partie des objectifs des jihadistes. Il était trivial de prédire que les attentats de Janvier allaient augmenter l'hostilité envers les musulmans de France, comme cela a été le cas presque partout après des attentats similaires, et comme cela s'est effectivement passé. Les exécutants comme ceux qui les ont incité à agir de la sorte devaient s'y attendre.

Ceci suffit à s'interroger sur ce qui passe par la tête de Laurent Ruquier quand il prononce les phrases ci-dessus, et à s'étonner qu'aucun invité, ni à ma connaissance aucun commentateur depuis, n'ait relevé l'absurdité du propos.

Mais poussons la réflexion un peu plus loin : si les jihadistes ne cherchent pas à améliorer les conditions de vie des musulmans, quelle est leur motivation ? Qu'est-ce qui fait que des êtres humains normalement constitués, habitants un des pays les plus prospères au monde, sacrifient leur vie pour assassiner des dessinateurs ?

Une réponse se propose habituellement à ce stade : C'est la religion ! C'est l'islam ! Il y a manifestement de cela : quand un des frères Kouachi crie «On a vengé le prophète Mohammed», il ne parle pas d'un personnage de Super Picsou Géant. Ceux qui affirment que «cela n'a rien à voir avec l'islam» ne convainquent qu'eux-mêmes, ou du moins se trouvent une excuse pour arrêter de réfléchir.

Mais il est tout aussi paresseux de prétendre que la motivation religieuse expliquerait tout, ou même quoi que ce soit. S'il est vrai que de nombreux versets du coran incitent à la violence envers les «mécréants», d'autres appellent à convaincre par la parole plutôt que par la violence, exigent le respect envers les «gens du livre», ou affirment qu'il n'y a «pas de contrainte en religion». Les jihadistes choisissent de suivre à la lettre les premiers et d'ignorer les seconds. Il y aurait 2 millions de musulmans pratiquants en France, et plusieurs centaines de millions dans le monde. S'il suffisait de prendre le texte coranique au sérieux pour devenir jihadiste, nous serions en guerre totale depuis longtemps. Comme ce n'est pas le cas, nous devons conclure que seule une infîme minorité de musulmans pratiquants (en France comme ailleurs) partagent les valeurs des jihadistes. Ce que certains abrutis dénoncent comme de l'aveuglement-de-gôôooooche-bisounoursique-touche-pas-a-mon-pote-anti-racis'-padamalgam n'est qu'une conclusion inévitable au regard de l'état du monde.

Donc : ils ne luttent certainement pas contre l'islamophobie. Ils ne sont pas simplement «programmés» par leurs textes sacrés. Il va nous falloir réfléchir d'avantage.

Penser que cet attentat a pour unique but de faire interdire le blasphème en France me semble extrêmement naïf. Le gouvernement français ne va pas rendre illégal la caricature de Mahommet, pas après un attentat, ni après dix attentats, et de toutes façons les autres pays ne suivront pas à moins d'être eux aussi gravement touchés. Seuls de doux rêveurs pourraient penser celà, et leur succès montre que les cadres d'Al-Qaeda et Daesh n'en sont pas.

Il se trouve qu'Al-Qaeda est depuis bien avant le 11 septembre tout à fait transparente sur son principal but politique, à savoir l'instauration d'un califat, un gouvernement basé sur leur interprétation des textes islamiques, régnant sur tous les territoires ayant un jour été musulmans. Un embryon de califat existe maintenant en Irak et en Syrie : c'est l'«État Islamique». Il semblerait logique qu'Al-Qaeda et ses alliés consacrent la majorité de leurs efforts à faire grandir cet embryon. C'est effectivement ce qui se passe : des jihadistes recrutés un peu partout dans le monde affluent vers l'Irak et la Syrie. Certains, cependant, retournent dans leur pays d'origine, et parfois, y commettent des attentats, contre des cibles qui souvent, comme Charlie Hebdo, ne semblent pas avoir grand rapport avec la Syrie. Pourquoi ? En quoi assassiner la rédaction de Charlie Hebdo et les clients de l'HyperCasher renforcerait l'état islamique en Irak et au Levant ?

D'une façon très simple, qui a été théorisée il y a plus de dix ans par un des grands tacticiens du jihadisme moderne, un certain Abu Musab al-Suri. Ce dernier s'oppose à Osama Bin Laden et condamne les actions d'éclat d'Al-Qaeda contre les États-Unis (attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam, le destroyer USS Cole, et le World Trade Center en 1993 puis 2001) comme dangereuses et inefficaces. Il conseille de frapper plutôt l'Europe, en une succession d'attaques menées par des «soldats» peu nombreux, autonomes et légèrement armés.

D'après le politologue Gilles Kepel, spécialiste de l'islam et du fondamentalisme, al-Suri voit en l'Europe le «ventre mou» de l'occident, et considère que ses populations musulmanes, largement défavorisées socio-économiquement, souffrant de la xénophobie, peuvent être convaincues de rejeter la société plurielle et libérale pour rejoindre le jihadisme. Il prône une tactique visant à entretenir une panique remettant en question la stabilité des pays européens et la viabilité de leurs modèles ouverts et démocratiques, afin de déstabiliser à peu de frais leurs gouvernements et les faire «sur-réagir», augmenter l'hostilité envers l'islam dans son entièreté, pour in fine convaincre les musulmans d'Europe que celle-ci ne les acceptera jamais, et que leur émancipation ne se trouve pas dans la démocratie pluraliste mais dans le fondamentalisme et l'extrémisme.

Al-Suri identifie dès 2004 trois cibles de choix pour ces nouveaux jihadistes : les intellectuels libéraux, les Juifs, et les apostats, particulièrement les musulmans qui servent sous l'uniforme des impies.

Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont suivi ses instructions à la lettre, en assassinant les journalistes de Charlie Hebdo, les clients Juifs de l'HyperCasher, et le policier Ahmed Merabet. Si les raisons de cibler des Juifs et des musulmans «vendus» à l'état sont évidentes, pourquoi donc s'attaquer à des intellectuels libéraux, pluralistes, anti-racistes ? Pourquoi pas n'importe quel intellectuel, sans être trop pointilleux sur ses idées ? Pourquoi pas des intellectuels ouvertement islamophobes ?

Je reprend encore une fois Gilles Kepel, dont l'audition à l'assemblée nationale mérite d'être écoutée en entier : parce qu'une grande majorité des populations européennes s'identifie à ces intellectuels libéraux. Charlie Hebdo n'est pas seulement le journal qui a republié les caricatures danoises, ni celui qui s'obstine à dessiner le prophète : c'est aussi et surtout une partie intégrante du paysage culturel français, auquel presque toute la population peut s'identifier au moins en partie. Même ceux qui n'ont jamais acheté Charlie Hebdo connaissent le grand duduche de Cabu, et voyaient régulièrement les dessins de Charb à la télévision. L'assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo a été perçue comme une attaque envers toute la société française, même si la ligne éditoriale de Charlie est loin à gauche du spectre poltique actuel, son défunt rédac' chef ne cachant pas ses sympathies communistes.

Souvenons-nous de ce qu'il s'est passé après les attentats : toute la scène politique française s'est unie en hommage aux victimes. Plus de gens sont descendus dans la rue qu'à aucune autre occasion depuis la libération. Les quelques ados qui refusaient la minute de silence — se comportant ainsi comme n'importe quel gosse bêtement rebelle — ont été décrits comme une cinquième colonne hostile à «nos valeurs», ce qui est plus qu'ironique quand on sait à quel point les valeurs de Charlie sont relativement peu partagées. Jamais une attaque contre un journal réellement islamophobe, comme Valeurs Actuelles, n'aurait générée une telle unanimité. Jamais des opposants à un mouvement #JeSuisValeursActuelles au nom de la ligne éditoriale de ce journal n'auraient été descendus en flammes par la quasi-totalité de l'opinion.

En résumé, Charlie a été assassiné non parce qu'il était perçu comme islamophobe, ce qu'il n'était pas, mais parce qu'il était la cible idéale pour engendrer une union nationale hostile aux jihadistes et, trop souvent, à l'ensemble des musulmans. Et c'est cette hostilité que recherchaient Al-Qaeda et Daesh, pour sa capacité à exacerber un sentiment de rejet chez les milliers de paumés ou laissés-pour-compte qui, espèrent-ils, pourraient rejoindre leurs rangs.

Non, monsieur Ruquier, les jihadistes ne se sont pas «trompés de cible» en choisissant un journal pas vraiment islamophobe. Leur but a toujours été de favoriser et d'amplifier l'islamophobie, et en cela ils ont parfaitement visé. Il est fort peu probable qu'un jihadiste s'en prenne un jour à Éric Zemmour ou Valeurs Actuelles, pour une raison très simple : les jihadistes savent reconnaître leurs alliés.

Tuesday
Mar032015

Enfoirés et Indignés

Pour lancer la tournée 2015 des restos du coeur, les enfoirés sortent un clip où des stars multi-millionaires répondent à des ados inquiets pour leur avenir "à vous de jouer, mais faudrait vous bouger". De façon totalement inattendue et imprévisible, ceci passe très mal. Si la chanson est extrêmement critiquable, la violence et l'unanimité de la réaction ont aussi quelque chose d'interpellant.

Il est choquant que si peu de commentateurs se soient rendus compte que la chanson se moque au moins autant du discours des adultes que de celui des jeunes. Les indices (qui, je l'avoue, m'avaient également échappé à la première écoute) sont pourtant tout sauf subtils : le "Non" asséné en chœur d'un air bovin, le "Je rêve ou tu es en train de fumer?" manifestement hors-sujet, nous montrent des adultes faisant preuve d'une mauvaise foi évidente lorsqu'ils répondent aux inquiétudes des jeunes. Comme l'a depuis précisé Jean-Jacques Goldman, cet aspect caricatural du discours est voulu et essentiel pour comprendre la chanson.

Certes, quand un auteur se voit obligé de s'expliquer a posteriori, c'est que son texte n'était pas très bon. Mais que les critiques aient plongé aussi catégoriquement et avec si peu de discernement pour défendre les jeunes du clip agressés par des propos "complètement réac" n'est pas anodin : c'est le signe d'un désenchantement tragique, d'une conviction profonde que la jeunesse d'aujourd'hui est condamnée, qu'il n'y a plus aucun espoir, et que la nouvelle génération doit aujourd'hui être traitée avec tous les égards et les mines contries que l'on réserve habituellement aux cancéreux en phase terminale.

Pourtant, si la génération aujourd'hui à la retraite a effectivement bénéficié de circonstances particulièrement favorables, il faut rappeler qu'à leur naissance, aux alentours de 1950, un observateur objectif n'aurait probablement pas parié sur eux. Le traumatisme de la deuxième guerre mondiale était encore vif dans les mémoires, et la guerre froide naissante rendait la perspective d'une troisième, bien plus meurtrière, dangereusement réelle. Les grandes puissances menaient par proxy une guerre en Corée, causant en trois ans plus de victimes que toutes les interventions occidentales depuis le 11 septembre 2001 réunies.

L'Europe en ruines n'offrait que peu de réconfort, et bien des acquis sociaux qui nous semblent aujourd'hui évidents étaient encore à gagner : les congés payés, un chômage décent, l'accès universel aux soins de santé, le droit de vivre publiquement son homosexualité et, dans certains pays, le droit au divorce.

S'il est évident que le monde se porte mal en 2015, cela ne doit pas faire oublier qu'il allait encore bien plus mal en 1950, et que certains progrès réalisés depuis sont spectaculaires. En 1950, l'espérance de vie était en-dessous de 50 ans dans la moitié du monde, parfois loin en-dessous (23 ans au Yemen). Aujourd'hui, elle est au-dessus de 60 ans dans presque tous les pays, et seul le Lesotho, avec 48 ans, est encore en-dessous de 50. (www.bit.ly/kEEc5s) La proportion d'êtres humains vivant en état d'extrême pauvreté a été divisée par deux durant les 20 dernières années.

L'Europe occidentale, où vivent les enfoirés, est aujourd'hui bien plus riche qu'en 1950. (Le PIB de la région a été multiplié par 5)Certes, cette richesse est répartie de façon bien moins égalitaire qu'autrefois, et les revenus de la majeure partie de la population n'ont pas significativement changé en vingt ans. Mais ce n'est pas là une tendance inéluctable, seulement le résultat de choix politiques. Et une tendance causée par des choix politiques peut être inversée par d'autres choix politiques.

Justement, il est bien plus facile aujourd'hui pour tout un chacun de prendre part à la chose publique qu'à aucun autre moment de l'histoire. Un mareyeur sénégalais, s'il possède un smartphone, ce qui est probablement le cas, a un meilleur accès à l'information que n'avait le président des États-Unis dans les années 80. Dans les pays dits développés, presque tout le monde peut rendre ses idées accessibles au monde entier, sans dépenser un centime, et sans avoir à convaincre les rédac' chefs du Monde ou du Figaro que ce qu'il écrit mérite d'être publié. Vu qu'on est maintenant quelques dizaines de millions à parler tous en même temps, celui qui s'attend à ce que son premier billet fasse le tour du monde est certain d'être déçu, mais l'accès à la scène médiatique est néanmoins bien plus démocratique qu'il n'a jamais été.

Cette démocratisation ne reste pas confinée dans les blogs et les réseaux sociaux, mais impacte de plus en plus la politique "mainstream". La victoire de Syriza en Grèce, et la montée de Podemos en Espagne, partis qui n'existaient même pas il y a seulement trois ans, sont emblématiques. De façon moins réjouissante mais tout aussi spectaculaire, l'histoire de la N-VA, emmenée par un thésard en histoire sans expérience politique, qui en dix ans a totalement renversé l'échiquier politique Belge, montre qu'il est possible de faire bouger les choses, pour le meilleur ou pour le pire.

Tout cela suggère qu'il est bien trop tôt pour considérer la jeunesse de nos contrées comme une génération sacrifiée que l'on est moralement obligé de noyer sous notre compassion. Car s'indigner de la chanson des enfoirés, c'est aussi nier à cette jeunesse, et à tout le reste de la population, sa capacité à agir pour un monde meilleur.

Les voix qui hurlent contre les "propos réacs" tenus par les enfoirés envers ces jeunes indignés (mea culpa, j'en ai été au premier abord) ont déjà jeté l'éponge : oui, le monde est dans la merde, c'est la faute des baby-boomers, les jeunes vont devoir le subir, et le reste de la population n'a plus qu'à s'excuser avant de mourir.

Ce discours joue, bien inconsciemment, le jeu des conservateurs et des austériens qui veulent convaincre qu'il n'y a pas d'alternative à leur politique. Pourtant, il y en a. Oui, certaines erreurs sont irrécupérables : le changement climatique sera effectivement subi plus que contrôlé dans les décennies à venir. Les mesures que l'on pourrait prendre maintenant n'aideront plus les jeunes d'aujourd'hui, mais au mieux leurs enfants. Mais la plupart des autres maladies qui gangrènent notre système politique et économique n'ont rien d'incurable.

Le tollé autour de cette chanson des enfoirés démontre encore une fois que l'Art, même l'Art commercial un peu crasse qui s'exhibe sur TF1, même l'Art qui se vautre lamentablement et se prend les pieds dans son propre message, reste un puissant révélateur des malaises de la société. Il y a aujourd'hui une forte tendance à accepter le pire comme inéluctable. Mais l'histoire a montré qu'il ne l'est presque jamais.

On ne donnera certainement pas tort aux prognostics les plus funestes en se complaisant dans des excuses envers une jeunesse et une planète déclarées sacrifiées d'avance. Nous avons besoin d'un projet politique, et que tous, jeunes, actifs, retraités (ces derniers ayant aussi des possibilités d'action sur la vie publique inédits dans l'histoire de l'humanité) y participent.

La première étape est de réaliser que ni l'indignation, ni la compassion, ni la culpabilité ne peuvent à elles-seules constituer un projet politique. La deuxième étape est d'agir, et nombreux sont ceux prêts à le faire. À condition qu'on arrête de leur répéter que la partie est perdue d'avance.

Sunday
Mar012015

On ose spéculer sur la faim… et sur le reste

Oxfam France dénonce la spéculation sur le marché des matières premières agricoles, qui "aggrave la volatilité des prix alimentaires" et "[met] en péril le droit à l'alimentation de centaines de millions de personnes", et la presse relaye cette juste indignation. C'est vraiment le moins qu'elle puisse faire.

On peut cependant se demander s'il est justifié de ne s'intéresser qu'aux denrées alimentaires. En effet, d'un point de vue purement technique, la spéculation sur les produits agricoles n'est pas très différente des autres.

Émettons l'hypothèse que les paris de la finance sur les futures de silicium augmentent la volatilité des prix de cette matière première, et que ceci entraîne une augmentation faible mais réelle des prix de tous les appareils électroniques vendus dans le monde. Certes, que l'acheteur d'un iPhone 6 Plus doive débourser un tout petit peu plus pour acquérir son joujou est l'archétype du "problème de riche", et ne saurait, fort heureusement, susciter la même indignation que la mise en péril de l'alimentation de centaines de millions d'êtres humains.

Il n'empêche, l'habitant moyen de nos pays, qui ne craint pas pour son alimentation, doit-il accepter de payer tous ses achats un petit peu plus cher pour permettre au casino subsidié planétaire qu'est la finance contemporaine de continuer à opérer comme il le fait ?

De deux choses l'une : soit les arguments des financiers justifiant la spéculation sont fondés, et celle-ci, bien loin d'augmenter la volatilité, contribue à fluidifier les marchés en y augmentant la liquidité et en envoyant des "signaux" qui favorisent une rapide convergence des prix, au bénéfice de tous les acteurs. Auquel cas l'argumentation d'Oxfam est fallacieuse et l'indignation qu'elle suscite nulle et non avenue.

Soit, et ceci semble bien plus probable, les aspects positifs de la spéculation sont négligeables, et elle n'est qu'une ponction illégitime de la finance sur l'économie réelle. Auquel cas elle doit être interdite. Partout.

Friday
Feb062015

Sus aux rentiers !

Il est toujours intrigant d'entendre des gens a priori compétents utiliser un mot dont ils semblent ignorer la signification.

Dans le dernier Ce Soir ou Jamais de 2014, la journaliste économique Irène Inchauspé nous dit, en conversation avec Frédéric Taddeï :

— lutter contre les rentes, c'est plutôt une bonne idée
— vous parlez des rentes… les professions réglementées, les huissiers, les avocats ?
— …les professions libérales, oui, voilà.

L'économiste Natacha Valla enchaîne :

Par rapport aux rentes, moi je pense que les français sont suffisamment intelligents pour se rendre compte qu'ils vont payer moins cher quand ils vont acheter ou vendre leur maison…

Mario Draghi, dans une interview de 2012 sur la molesse de la croissance en Europe :

les entreprises profitent parfois de monopoles ou de rentes de situation […] Mettre fin à certaines rentes de situation est une question de justice.

Enfin, le Point faisait en septembre sa couverture sur la question "Qui sont les vrais rentiers" (sans point d'interrogation) et répondait : Professions réglementées, fonctionnaires…

Tous semblent d'accord que la rente, c'est très mal, et que c'est un privilège accordé à des individus ou des sociétés qui ont fait certains choix d'éducation, d'orientation professionnelle (pour les particuliers) ou d'investissement (pour les entreprises) qui leurs permettent de vendre un produit ou un service dans des conditions particulièrement avantageuses. Par exemple, un accompagnateur de train employé par la SNCF, profession qui dans la loi française bénéficie d'un statut spécial, statut qui, peut-être, lui offre un salaire anormalement élevé vu la pénibilité du travail et les qualifications que demande celui-ci. Admettons.

À ce stade, il me semble qu'un rappel au dictionnaire s'impose :

Rente, n.f.
  1. Revenu annuel
  2. (Vieilli) Ce qui est dû tous les ans pour un fonds aliéné, cédé ou affermé
  3. Ce qui est dû annuellement pour une somme d’argent aliénée par contrat
  4. Revenu obligataire
  5. Somme qu’on s’engage à verser à des échéances fixes
  6. Charge qu’on s’impose à soi-même et qui reviennent à peu près périodiquement

Vous allez peut-être me trouver trop littéral, mais je ne vois pas du tout le rapport entre ces définitions et l'usage qui est fait du mot "rente" ci-dessus. Une "rente", au sens strict, est une somme d'argent perçue à intervalles réguliers par quelqu'un en vertu du fait qu'il posséde quelque chose. (Une terre, un logement, des parts dans une société, etc.) Un "rentier" est quelqu'un qui vit, au moins en partie, grâce à de telles rentes.

Celui qui possède un logement où il n'habite pas, mais qu'il loue à autrui, est un rentier, même s'il travaille d'autre part et même si la rente de ce logement ne contribue qu'en faible partie à ses revenus. Celui qui possède son propre logement, qui a fini d'en rembourser le prêt, est également un rentier, pour une raison plus subtile : la propriété de son habitation lui évite des frais de location, et on peut donc considérer la somme mensuelle nécessaire à la location d'un logement équivalent comme faisant partie de ses revenus. En tirant un peu la corde, on peut considérer même un locataire salarié au SMIC, mais possédant une voiture, comme un rentier : la possession du véhicule lui offre un moyen de déplacement, qui sans cette possession occasionnerait des frais réguliers et probablement conséquents, et donc il bénéficie, objectivement, d'une "rente" sur sa Polo d'occasion, par exemple.

Il y a donc beaucoup de rentiers, au sens strict du terme. Mais ce sens strict ne s'étend quand-même pas aux cas évoqués au début de ce texte. Le simple fait d'être employé comme accompagnateur de train ne peut pas être assimilé à posséder quoi que ce soit. C'est seulement la conséquence d'un choix de carrière. Oui, peut-être que ce choix de carrière est trop valorisé. Je ne connais pas bien les avantages dont bénéficient les salariés de la SNCF, mais peut-être sont-ils indus, en tout cas on peut en discuter. Mais on ne peut pas appeler cela une "rente", sauf à faire perdre à ce mot toute sa signification.

De même pour les pharmaciens : pour exercer ce métier, il faut nécessairement avoir obtenu le diplôme correspondant et avoir triomphé du numerus clausus. Effectivement, quelqu'un qui est dans cette situation a le droit de vendre des médicaments, et ceux qui n'ont pas entrepris les mêmes études, ou qui ne les ont pas réussies, ou qui n'étaient pas assez bien classés pour obtenir le titre, n'ont pas ce droit. C'est peut-être un mauvais système — là aussi, on peut discuter, et je serai probablement d'accord que c'est un mauvais système — mais cela ne fait pas des pharmaciens des "rentiers".

Si les pharmaciens sont des rentiers, alors tous les gens qui ont un boulot demandant une quelconque qualification sont des rentiers. Un coiffeur ayant dix ans d'expérience obtiendra plus facilement un emploi de coiffeur que quelqu'un qui n'a jamais approché une paire de ciseaux d'une chevelure. Est-ce une raison pour dire que le premier possède une "rente" sur ses dix ans d'expérience ? Bien sûr que non.

Mais alors pourquoi donc tous ces gens extrêmement compétents parlent de "rente" et de "rentiers" là où ces termes n'ont pas leur place ? Il y a là une volonté politique évidente : à force de toujours dire que les "vrais rentiers" sont les fonctionnaires et les pharmaciens et les coiffeurs ayant de l'expérience, on fait progressivement accepter comme une évidence que les "rentiers", au sens strict, n'existent pas. Que ceux qui touchent des rentes, des vraies, sont nécessairement des gens qui ont travaillé très dur pour obtenir les possessions qui leurs rapportent ces rentes, et qu'ils les méritent amplement, contrairement à ces salauds d'assistés de pharmaciens et d'accompagnateurs de train.

Je peux parfaitement comprendre que cet état d'esprit ait cours aux États-Unis. Le plus riche américain, Bill Gates, est incontestablement un homme exceptionnellement intelligent, qui a créé énormément de choses qui sont utilisées à profit par des milliards de personnes dans le monde entier. De plus, les rentes qu'il touche sont maintenant consacrées à sauver des vies dans les populations les plus défavorisées au monde, en tentant avec un certain succès de guérir la malaria et le SIDA et d'autres atrocités de la nature. Et Bill Gates est loin d'être seul : Larry Page et Sergey Brin, fondateurs de Google, et respectivement 17ème et 20ème fortunes mondiales d'après Forbes, sont seulement les plus connus dans un groupe de rentiers qui ont créé leur propre richesse, pour le plus grand bien de tous. C'est en grande partie grâce à ces trois-là que je peux maintenant connaître le montant de leur fortune en quelques secondes (respectivement 81, 29.2 et 28.7 milliards de dollars). J'ai énormément d'admiration pour ces gens, et même si 30 ou 80 milliards c'est objectivement un peu beaucoup pour une seule personne, je ne vais certainement pas leur reprocher leur statut de rentier. Ni à qui que ce soit d'autre d'ailleurs. Il y a des rentiers très sympas. J'ai moi-même un ami rentier. Bref.

Mais… en France ? Vraiment, on réussit à vendre l'idée que les fortunes sont toutes construites sur l'entreprenariat et l'innovation technologique qui bénéficie à tout le monde ? Dans un pays où la première fortune, Lilianne Bettencourt, n'a jamais travaillé de sa vie ? (12ème fortune mondiale avec 36.8 milliards de dollars. Si vous suivez, oui, l'héritière de l'Oréal est plus riche que les créateurs de Google. Le monde va très bien. Circulez, y'a rien à voir.) Et où les quelques suivants, (Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault, etc.) sont devenus milliardaires en réinvestissant des millions reçus en héritage pour racheter à bas prix des sociétés de mode, de luxe et d'armement, pour maximiser leur profit ? Cela est certainement une activité demandant énormément de travail et beaucoup d'intelligence — à leur place j'aurais probablement essayé de faire pareil, et sans doute je n'aurais pas eu autant de succès. Je ne dis certainement pas que ces gens sont des imbéciles paresseux. Seulement que leur contribution au bien-être de la société est nettement moins évidente que celles de Bill Gates ou Larry Page. Cela ne les empêche pas d'être milliardaires.

Être milliardaire, cela veut dire que si du jour au lendemain vous arrêtez de travailler et confiez vos avoirs à un gestionnaire de fortune, vous et vos descendants peuvent vivre le restant de leurs jours avec un revenu mensuel avant impôts de 4,17 millions d'euros par mois (supposant un rendement annuel très raisonnable de 5%), soit 1473 fois le revenu mensuel brut moyen en France. Largement plus d'une vie de salaire, qui tombe chaque mois, sans rien faire, parfois uniquement en vertu d'avoir bien choisi ses parents. C'est ça, un "vrai rentier".

Entendons-nous bien : je suis entièrement réceptif à l'idée que les professions réglementées en France doivent être réformées. Peut-être que le statut spécial des employés de la SNCF, hérité d'un âge où la profession de cheminot était extrêmement pénible, est aujourd'hui injustement favorable aux accompagnateurs de train, et gonfle artificiellement le prix des billets pour les voyageurs. Peut-être que des syndicats d'employés SNCF bloquent injustement une réforme qui serait bénéfique pour le pays. Peut-être que le monopole des pharmaciens n'est pas justifié, et que tout se passerait beaucoup mieux pour tout le monde si les médicaments non-soumis à prescription pouvaient être vendus en grande surface. (C'est le cas aux États-Unis, et ça semble plutôt bien marcher.) Peut-être que le système de license pour les taxis parisiens est archaïque et que le réformer et le libéraliser serait bénéfique pour tous les parisiens. Je connais mal tous ces dossiers, mais mon a priori est qu'effectivement, des réformes libérales dans ces secteurs seraient extrêmement positives. Et j'attends avec impatience un débat sérieux là-dessus.

On peut aussi défendre l'idée que le droit de léguer sa fortune à sa descendance est inaliénable, et qu'il serait immoral pour l'état de prélever des droits de succession sur un patrimoine qui a déjà été taxé. J'ai peu de sympathie pour cette position, mais oui, on peut discuter, évaluer les possibilités, voir les conséquences sociétales de différents choix en matière d'impôt sur le capital et de droits de successions, et décider en conséquence. De mon point de vue, un débat honnête bâti sur une représentation fidèle de la réalité est toujours utile.

Par contre, ceux qui veulent engager cette discussion en prétendant que "le vrai rentier", en France, aujourd'hui, ce n'est pas le milliardaire héritier de l'Oréal/Auchan/Vuitton, mais bien l'accompagnateur de train payé un salaire très moyen pour poinçonner votre ticket sur le Lyon-Paris, ceux-là, posent les bases du débat à un tel niveau de foutage de gueule que le dialogue en devient difficile.

Wednesday
Dec172014

Après la grève…

Monseigneur Vetinari, le génial despote éclairé d'Ankh-Morpork, doit son exceptionnelle longévité à une fine compréhension de la psychologie de ses sujets. En particulier, il sait qu'au-delà de leurs revendications plus ou moins explicitement révolutionnaires, ce qu'ils désirent au fond de leur coeur est que le monde de demain soit exactement, précisément, le même qu'aujourd'hui, que les choses restent comme ils en ont l'habitude.

On voit beaucoup de Morporkiens ces jours-ci en Belgique. Dans la rue, dans la presse, au pouvoir. Le gouvernement voudrait que les choses restent comme elles le sont, mais la population vieillit, l'état est endetté et déficitaire. Alors il ajuste au minimum : il monte un peu la manette "durée du travail", réduit un peu le curseur "indexation des salaires", histoire que tout revienne à peu près en équilibre sans que quoi que ce soit ne change pour les ministres et les employeurs.

Les syndicats ne sont pas contents. Ils refusent que l'on touche à ces manettes-là, préférant pousser un peu la manette "impôt des riches", histoire qu'eux puissent continuer à travailler le même temps pour le même salaire.

Une chose embêtante chez les gens qui ne veulent pas que les choses changent, c'est leur conviction que l'immobilité est non seulement désirable, mais possible, voir normale. Que le changement ne survient que suite à quelque mauvaise action, et qu'un petit réajustement suffit pour retrouver le status quo ante. Parfois, un status quo disparu depuis bien longtemps.

Nous dévelopons tous notre vision du monde entre l'enfance et le passage à l'âge adulte, en comparant ce que nous observons avec ce que nos parents et enseignants tentent avec plus ou moins de succès de nous transmettre. Et tous nous nous retrouvons un jour adultes, porteurs d'une référence plus ou moins consciente au monde tel qu'il était quand notre instituteur avait vingt ans. Pour la majorité des actifs européens aujourd'hui, cette référence se situe quelque part dans les trente glorieuses.

Cette période de notre histoire, caractérisée par une croissance spectaculaire par sa vigueur et sa durée, est de fait le standard par rapport auquel nous jugeons toutes les époques qui lui ont succédé. Il semble absurde, au simple niveau sémantique, qu'une période puisse être considérée à la fois comme "glorieuse" et "normale", mais c'est bien comme cela que nous nous la représentons. C'est par rapport à ce standard glorieux que toutes les années depuis 1973 sont divisées entre crises plus ou moins sévères et reprises plus ou moins dynamiques.

Comme le montre Thomas Piketty, avec l'avantage de quelques décennies de recul, ces 28 années n'avaient absolument rien de normal : une concentration des richesses extrêmement faible historiquement et une croissance économique dopée par le "rattrapage" de nos économies vis-à-vis du géant américain, beaucoup moins touché par la guerre, ont produit une société où, pour la première fois depuis des siècles, le travail était abondant et les êtres plus ou moins à égalité. Quand le capital accumulé au fil des âges a été détruit par trente ans de guerre, personne n'est riche, mais chacun a l'opportunité de le devenir par son travail.

C'est durant cette période que se sont développées à la fois nos valeurs libérales-égalitaires et la sociale-démocratie moderne, reposant sur un marché libre mais régulé, garant d'opportunités égales pour tous. Ceci est bien sûr une simplification grossière, mais néanmoins nécessaire pour résumer en quelques paragraphes le demi-siècle d'histoire qui nous a mené à la crise actuelle.

Les républicains américains et les socialistes européens ont des idées très différentes sur la meilleure façon de gérer un pays, mais tous sont d'accord, au moins en paroles, sur le but à atteindre : que toute personne courageuse, quelles que soient ses origines, ait la possibilité d'atteindre par son travail un certain comfort de vie. Que personne, aussi malchanceux soit-il, ne soit jamais totalement abandonné par la communauté.

De même, tous les pays occidentaux, des États-Unis à la Suède, sont grosso-modo sociaux-démocrates. Bien sûr il y a d'énormes différences de générosité entre l'état-providence américain et son homologue scandinave, mais les États-Unis ne sont pas exactement un "Wild West" où les perdants ne reçoivent aucun soutien de l'état, et la Suède repose sur une économie de marché qui a créé un nombre conséquent de milliardaires.

La fiscalité de tous les pays occidentaux est née de la confrontation de ces valeurs aux réalités économiques de l'après-guerre. Là aussi les différences sont significatives, mais ce ne sont que des déclinaisons d'une même recette : impôt progressif sur le revenu, taxes moins progressives sur la consommation, droits de succession relativement faibles, impôt sur le capital faible ou nul.

Durant les trentes glorieuses, la recette fonctionnait : il y avait beaucoup de laissés pour compte, mais l'état-providence leur évitait de justesse la misère, et ceux qui avaient beaucoup de courage et un peu de chance pouvaient accéder à la classe moyenne naissante.

Cinquante ans de progrès technologique et de concentration du capital ont radicalement changé la donne. Et c'est là que se trouve le noeud que la confrontation actuelle entre gouvernement et syndicats échoue à déméler : nos valeurs communes de justice sociale reposent sur une fiscalité conçue il y a soixante ans et totalement inadaptée à la réalité du 21ème siècle.

Depuis 1950, la valeur du capital privé détenu par les européens, exprimée en pourcentage du revenu national, a plus que doublé. Il n'est pas besoin d'être fin économiste pour comprendre ce que cela implique. Quand le capital est rare, presque toute la production de valeur vient du travail. Beaucoup d'ouvriers construisent des voitures avec peu d'outils. Et donc une grande partie du produit de la vente de ces voitures revient aux nombreux ouvriers sans qui les voitures n'existeraient pas. C'était la réalité en 1950.



En 1999, dans ses usines aux États-Unis, il faut à Toyota 15 heures-homme pour produire une voiture. Là non plus, nul besoin d'être expert en chaînes de production pour comprendre que ceci n'est possible que grâce à des machines, des robots, bref : du capital. On ne sera donc pas surpris que la grande majorité du produit de la vente de ces voitures revienne à ceux qui possèdent l'usine, pas aux travailleurs.

La même transformation opère dans tous les secteurs. Les ouvriers et employés se raréfient, une part de plus en plus grande de la production repose sur le capital. J'ai récemment été acheter des meubles Ikea, pour la première fois depuis longtemps. Il y a seulement quinze ans, ceci impliquait de nombreuses interactions humaines. On voyait des employés dans tous les rayons, prêts à répondre aux questions, aiguiller l'acheteur. La semaine passée, j'ai choisi mes meubles sur le site internet, exporté la liste des paquets sur l'application iPhone (très bien faite), puis traversé le magasin pour aller chercher mes boites dans les énormes rayons self-service avant de les scanner moi-même à la caisse et de régler l'addition via le terminal Banksys. Le parking s'étendait à perte de vue, des centaines de voitures étaient garées devant ce magasin qui reçoit des milliers de clients chaque jour. J'ai peut-être croisé 50 employés, dont la moitié travaillait dans le restaurant. Là aussi, il ne fait nul doute que l'écrasante majorité du produit des ventes de ce magasin revient à ceux qui possèdent le bâtiment et la propriété intellectuelle, pas à ses employés.

On a cru un temps que le salut de l'emploi en Europe viendrait des services, que les ouvriers délaissés par l'automatisation et les délocalisations pourraient se reconvertir. Mais cette opportunité est également en train de disparaître : les self-scans remplacent les caissiers, les applications "fitness" remplacent les "personal trainers", les technologies de l'information rendent le salaire d'un secrétaire de plus en plus difficile à justifier.

Et ce n'est que le début. Comme l'explique brillamment Jeremy Howard, les ordinateurs sont en train d'acquérir les compétences qui sont pour le moment rémunérées dans le secteur des services : voir, lire, compter, analyser, conduire.

Cela fait déjà quelques années qu'il n'y a plus aucune raison d'envisager employer des conducteurs pour opérer une nouvelle ligne de métro. Ce sera très bientôt vrai également pour les trams, les bus et les taxis. La voiture qui se conduit elle-même existe déjà : les prototypes de Google ont déjà conduit un million de kilomètres sans intervention humaine et sans incident. Elle doit encore être homologuée, et cela prendra du temps. Elle coûte un million de dollars, et cela est beaucoup. Mais le prix va baisser.

Une license de taxi parisien coûte 240.000€. Combien de temps avant que cela soit légal et plus avantageux de construire des taxis qui se conduisent tous seuls que d'employer des taximen ? 5 ans ? 10 ans ? Puisque l'on parle de politique Belge, rappelons que le gouvernement veut augmenter l'âge de la pension à 67 ans en 2030. Question : est-ce avant ou après que tous les taximen d'Europe aient perdu leur boulot ? Et que toute la part des revenus des transports publics qui revient maintenant aux conducteurs soit entièrement transférée à ceux qui possèdent les métros, trams, bus et voitures qui se conduisent tous seuls ?

Est-ce que quiconque, à la lumière de tout cela, croit sérieusement que la solution est de décaler de deux ans l'âge de la pension ? Ou d'augmenter légèrement l'impôt sur les revenus du capital ?

Le seul vrai problème est là : il est impossible de construire une société juste et équitable à une époque où l'écrasante majorité des revenus provient du capital, en se basant sur une fiscalité issue d'une époque où l'écrasante majorité des revenus provenait du travail. Pire, les forces vives de gauche et de droite que l'on voit s'affronter aujourd'hui sont toutes deux mal équipées pour gérer cette transition inéluctable.

Contrairement à ce qu'une certaine droite ultra-libérale voudrait nous faire penser, les syndiqués ne sont pas tous des égoïstes qui ne s'intéressent qu'à défendre leurs soi-disant "privilèges" au risque de faire crouler toute la société. Ce sont en grande majorité des gens courageux qui sont à juste titre fiers de leurs compétences et de leur capacité de travail, et qui voient de façon bien compréhensible la chute de leur pouvoir d'achat depuis deux décennies comme le résultat d'une prise de pouvoir injuste par des gens plus chanceux mais pas plus méritants qu'eux. Mais ceci n'enlève rien au fait qu'une bonne partie de leurs compétences est rendue progressivement obsolète par les avancées technologiques et la disponibilité croissante de capital.

Contrairement à ce qu'une certaine gauche voudrait nous faire penser, les patrons libéraux ne sont pas tous des égoïstes assis sur leurs privilèges et ne s'intéressant qu'à maximiser leurs profits en écrasant et exploitant les travailleurs qui sont les seuls véritables créateurs de richesse. La plupart pensent sincèrement que leur position dominante est justifiée, qu'ils ont simplement mieux géré leurs cartes dans un système qui donne des chances plus ou moins égales à tout le monde. Et, si l'on était encore en 1960, ils auraient probablement raison. Ceci n'enlève rien au fait que notre société devient de plus en plus inégale, et que de plus en plus de patrons, si travailleurs et courageux soient-ils, sont patrons en grande partie parce qu'ils sont nés au bon endroit au bon moment.

Je ne me prétend certainement pas neutre dans cet affrontement. Le combat actuel des syndicats me semble moralement beaucoup plus juste que celui du gouvernement et des grands patrons. Même si les grévistes ont ces dernières semaines parfois employé des méthodes qui me déplaisent, très rarement qui me révoltent, leur action était me semble-t-il absolument nécessaire face au projet gouvernemental. Si, comme on peut maintenant l'espérer, ils obtiennent du gouvernement un allègement de l'impôt sur les revenus du travail compensé par un accroissement de l'impôt sur les revenus du capital, cela sera indiscutablement un pas dans la bonne direction.

Malheureusement, cela ne sera qu'un tout petit pas. Tout le fond du problème restera à résoudre. Et tant que tout le monde restera persuadé que les choses n'ont pas fondamentalement changé depuis 1960, qu'il existe le moindre espoir d'amener une société juste et équitable en conservant un système né d'une époque révolue, les réformes réellement nécessaires resteront politiquement inatteignables.