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Saturday
Aug012015

L'Union Européenne respecte-t-elle les conventions de Genève ?

Si ceux qui s'étaient réjouï de l'arrivée au pouvoir de Siriza ont beaucoup de raisons d'être contrariés, leurs ennemis idéologiques semblent réticents à savourer leur victoire. Les économistes néo-libéraux allemands, par exemple, sont semble-t-il très en colère contre les soutiens de Siriza, spécifiquement les prix Nobels Joseph Stiglitz et Paul Krugman, qu'ils décrivent comme "impolis", "inconscients" des traités européens, et "paléo-Keynesiens".

Les lecteurs assidus du blog de Paul Krugman remarqueront que cette description est parfaitement exacte : le chroniqueur du New York Times s'intéresse peu aux aspects juridiques et diplomatiques de la crise, se contentant la plupart du temps d'un commentaire technique sur les décisions prises, selon une grille d'analyse que l'on peut effectivement qualifier de "paléo-Keynesienne" — on y trouve aussi d'importants accents Hicksiens, Mundelliens et néo-Keynesiens, mais ne pinaillons pas — et il est évident que la politesse ne figure pas très haut parmi ses priorités.

Ce qui est intéressant, c'est ce que ces économistes en colère ne disent pas : aucun d'entre eux, d'après la Libre, ne se hasarde à affirmer que les conclusions de Krugman ou Stiglitz seraient fausses. L'un d'eux se borne à les décrire, de façon très révélatrice, comme "malvenues".

Le gros des conclusions de Krugman étant que le dernier plan de la Troïka, comme les précédents, détériorera encore d'avantage l'économie grecque sans améliorer de quelque façon sa position budgétaire, ce qu'il répète avec consistance depuis 2010, et se vérifie depuis avec la même consistance, ce silence de ses adversaires idéologiques sur le fond est interpellant.

Car si l'effondrement économique de la Grèce ayant suivi l'application des réformes de la Troïka pouvait être présenté au départ comme le résultat de l'incompétence, et vers 2012 comme un dégât collatéral regrettable accompagnant malheureusement des réformes nécessaires, ces deux explications ne tiennent plus aujourd'hui. Quand les plus respectés analystes soutenant ce programme n'essayent même plus de contester ceux qui prédisent que le dit-programme va continuer à détruire l'économie grecque, on ne peut que conclure que ceux-ci considèrent cette destruction comme souhaitable. Comme disent les informaticiens : it's a feature, not a bug !

Du point de vue de la Troïka, ce serait peut-être pas mal que la Grèce rembourse un jour ses dettes, mais ce n'est manifestement plus vraiment cela la priorité, que cela l'ait été ou non un jour. Le plus important, c'est qu'elle se rende compte qu'elle a fait une Très Grosse Bêtise et qu'elle intériorise bien ses Grandes Fautes pour que celles-ci ne se reproduisent plus jamais jamais jamais. Des élus ont maquillé les comptes du pays il y a 15 ans ? Hé bien, cher grecs, vous allez souffrir pour ça ! Vous osez élire un gouvernement qui refuse de jouer à ce jeu ? Vous allez doublement souffrir pour cela ! Et si les heures passées sous le bonnet d'âne et les coups de règles sur les doigts font peur au reste de la classe, particulièrement aux ibères, là, au fond près du radiateur, c'est là une excellente affaire pour la discipline européenne. Faut se faire respecter, ici, sinon tout fout le camp !

Si les défenseurs de cette stratégie ne s'expriment pas encore de façon aussi claire, c'est probablement parce qu'elle est tout aussi impopulaire que ne le serait une approche résolumment solidaire : détruire l'économie grecque, ça nous coûte cher à court terme, les grecs étant nos clients, et ça rend le remboursement de leurs dettes de plus en plus improbable. Personne n'a encore osé poser la question, mais gageons, espérons, que les peuples européens ne seraient pas plus enthousiastes à l'idée de payer pour punir les grecs qu'ils le sont à l'idée de payer pour aider les grecs.

Il y a également un sérieux problème moral : même ceux qui considèrent cette "punition" comme nécessaire pour l'avenir de l'Europe, doivent se rendre compte que tous les grecs actuellement privés de boulot, ou en manque de soins, ou au bord de la famine suite aux réformes de ces dernières années, n'ont pas tous votés pour les gouvernements corrompus et falsificateurs des années 2000, ni pour Siriza en Janvier. Il y a certainement parmi ces victimes des austériens néo-libéraux convaincus, qui payent pour les "errements" de leurs concitoyens.

Le droit de la guerre (la vraie, celle qui se mène avec des fusils et des bombes), fait la distinction entre le dommage collatéral, qui est toléré, et la punition collective, qui est formellement interdite par la quatrième convention de Genève. Vous avez le droit, si vous commandez une armée en temps de guerre, d'ordonner la destruction d'une cible militaire adverse tout en sachant qu'un nombre "raisonnable" de non-combattants seront vraissemblablement tués dans l'attaque. Par contre, s'il vous prend l'envie de bombarder un village en représailles d'une attaque menée par un de ses habitants, afin de décourager ses voisins de mener des attaques similaires, on peut vous traîner devant les tribunaux et vous risquez fortement une condamnation.

Ceci n'est cependant vrai qu'en temps de guerre. Si vous n'avez pas d'armes, pas de bombes, que vous ne punissez qu'avec des réformes économiques que vous imposez via chantage à l'expulsion de la zone Euro, et que ces réformes détruisent des centaines de milliers de vies, non pour un but légitime, mais uniquement pour bien convaincre la population de ne plus voter n'importe comment à l'avenir, hé bien, vous êtes juridiquement couvert. Vous risquez tout au plus d'être réélu.

Il me semble qu'il y a là une faille dans le Droit International Humanitaire, à corriger d'urgence.

Saturday
Jul042015

Qui est irresponsable ?

La Floride et l'Espagne ont beaucoup de points communs : deux péninsules atlantiques au climat doux, appréciées comme lieux de vilégiature par leurs voisins respectifs, où l'on parle en partie la même langue, et — ce qui nous intéresse ici — ayant tous deux souffert récemment de l'éclatement d'une immense bulle immobilière. Depuis, alors que la crise espagnole a failli désintégrer la zone Euro, ce qui peut encore arriver, et que le taux de chômage des jeunes y est toujours proche de 50%, la Floride se porte elle plutôt bien, et son taux de chômage est même inférieur à la moyenne nationale. Pourquoi cette différence d'évolution ?

Premièrement, parce que la Floride fait partie d'une union fiscale, pas seulement monétaire. Les pensions, les indemnités de chômage, l'assurance publique santé, et l'impôt sur le revenu sont payés et perçus par le gouvernement fédéral, pas par la Floride. Cela signifie que quand des floridiens perdent leur emploi, l'impact sur les finances publiques est relativement faible : non seulement le gouvernement fédéral encaisse une bonne partie du choc, mais il déclenche de façon purement automatique ce qu'on appellerait en Europe un programme d'assistance. Les pertes d'emplois entraînent une diminution des flux d'impôts des floridiens vers le fédéral, et une augmentation des flux du fédéral vers les floridiens.

Même avec les indemnités de chômage américaines relativement faibles, l'effet est colossal. Selon une estimation de Paul Krugman, cette assistance "automatique" vaudrait 4% de PIB. Au plus fort de la crise, le déficit public espagnol a atteint 11% du PIB. Si des transferts automatiques avaient contenu ce déficit en-dessous de 7%, l'Espagne aurait dû faire face à une situation fâcheuse, mais pas du tout à une crise institutionnelle comme cela a été le cas.

De plus, les jeunes chômeurs floridiens ne restent pas longtemps en Floride. Ils migrent là où il y a de l'emploi, par exemple au Dakota du Nord, qui connait un boom pétrolier et cherche des travailleurs. Passer d'un climat tropical à des hivers à -20˚ expose certainement les individus concernés à quelques épisodes traumatiques, mais d'un point de vue économique, c'est un énorme bonus à la fois pour la Floride et pour le Dakota du Nord. Dans le même temps, des retraités américains affluent vers la Floride, attirés par des logements soudainement très abordables, et y dépensent leurs retraites payées par le fédéral, dopant ainsi l'économie floridienne et les caisses de son gouvernement.

Ces processus d'équilibrage automatique n'ont pas cours dans l'union européenne. Non seulement l'Espagne doit assumer seule les indemnités de chômage de ses citoyens sans emploi, mais approximativement aucun ne quitte le pays pour aller travailler dans le bassin de la Ruhr. Les traités européens leur donnent le droit de le faire, mais des barrières culturelles et linguistiques rebutent l'immense majorité d'entre eux. Pire : les rares européens aussi mobiles que leurs homologues américains sont des cadres et techniciens polyglottes très qualifiés, à savoir ceux-là même qui sont les moins susceptibles de perdre leur emploi durant une récession.

D'autres phénomènes interviennent, mais cette courte présentation suffit à comprendre pourquoi une monnaie unique pose des problèmes structurels en Europe mais pas aux États-Unis. Mais dans ce cas, pourquoi donc a-t-on adopté l'Euro ?

Une théorie cynique prétend que le seul but de l'Euro a toujours été d'engendrer une situation de crise permanente, forçant les peuples européens à accepter des salaires toujours plus bas imposés par des politiques soumises aux multinationales. Si je dois admettre que la réalité de l'évolution du pouvoir d'achat depuis l'introduction de l'Euro ne permet pas de rejeter cette hypothèse, je reste un partisan du rasoir d'Hanlon : «Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la stupidité suffit à expliquer.»

L'Euro est une étape indispensable de n'importe quel scénario menant à la création d'une nation européenne unie et solidaire, projet souvent appelé «États-Unis d'Europe», remontant au moins au XIXème siècle, et soutenu par de nombreux intellectuels peu suspects de vouloir asservir les peuples, de Victor Hugo à Léon Trotsky en passant par Mikhail Bakunin. Il me semble probable que les architectes de la construction européenne soient coupables non de trahison, mais seulement d'avoir commis l'erreur fort regrettable de placer la charrue monétaire avant les boeufs politiques et fiscaux.

Cette interprétation de l'histoire de la construction européenne, que certains jugeront généreuse, n'empêche aucunement de poser un regard extrêmement critique sur les actions récentes de nos dirigeants. Car si, jusqu'à la crise, on pouvait raisonnablement considérer que l'union monétaire était un bon moyen de renforcer les liens entre les peuples européens, en vue d'une intégration fiscale et politique à venir, il est évident depuis au moins 2010 que la structure actuelle de l'union monétaire est bancale, et qu'à moins de la réformer très rapidement, elle est condamnée à devenir un obstacle à la construction européenne et à la prospérité de ses habitants.

Cette réforme ne peut reposer uniquement sur des institutions technocratiques, telles que le Mécanisme Européen de Stabilisation Financière. Le plus grand obstacle est politique : une union monétaire ne peut fonctionner entre pays démocratiques que si les peuples concernés se sentent porteurs d'une destinée commune, et sont solidaires entre eux.

La première priorité des dirigeants européens doit être, et aurait dû être depuis bien avant 2010, de convaincre leurs constituants du bien-fondé de cette solidarité sur le continent, ou au strict minimum, au sein de l'eurozone. Car tant que la mobilité entre les travailleurs européens reste faible, ce qui est inévitable à moyen terme rien que pour des raisons linguistiques, le projet européen a absolumment besoin de solidarité continentale, et que tous les européens soient prêts à aider financièrement les habitants de pays de l'union souffrant de chocs asymétriques — particulièrement la Grèce, mais c'est également vrai pour l'Espagne, le Portugal, et même la Finlande.

Ceci ne recquiert pas nécessairement que l'habitant lambda de Neder-Over-Heembeek soit épris d'amour fraternel pour tous les employés de la marine marchande grecque. La crise grecque actuelle, et la crise de l'Euro en général, causent de tels remous dans les marchés financiers et une telle incertitude politique et économique qu'il est extrêmement probable qu'une plus grande générosité des créditeurs de la Grèce serait bénéfique pour tout le monde, y compris les allemands. Si les responsables politiques sont d'honnêtes partisans de la construction européenne, il en va de leur responsabilité de proposer des mécanismes concrets pour favoriser cette prospérité commune, et de convaincre leurs constituants quand leur état doit mettre la main au porte-feuille.

Il est indéniable que l'opinion publique européenne ne penche pas aujourd'hui dans cette direction. La plupart des commentateurs "à gauche de la gauche" ont salué le recours de Tsipras au referendum… Mais comment auraient-ils réagi si Angela Merkel avait proposé un referendum en Allemagne sur un allègement de la dette Grecque ? Qui peut douter que les allemands se seraient prononcés contre ? Et n'y-a-t-il pas une certaine hypocrisie à admirer l'élan démocratique du gouvernement grec tout en demandant à la chancelière de faire des concessions contre l'avis de son peuple ?

L'opinion publique est en évolution constante. Si depuis 2010 les responsables politiques européens s'étaient employés à convaincre leurs constituants que leur prospérité était mieux servie par la solidarité que par l'intransigeance fiscale, le débat sur la Grèce, et bientôt sur le Portugal et l'Espagne, serait totalement différent.

Mais qu'ont donc fait nos élus et haut-fonctionnaires depuis le début de la crise de l'Euro, pour rendre l'union monétaire viable et construire le consensus politique solidaire sans lequel elle ne peut fonctionner ?

En résumé :

  • Confrontés à un gouvernement grec ayant durant des années emprunté de façon déraisonnée à des banques principalement françaises et allemandes, mettant le gouvernement comme les banques dans une situation périlleuse, ils ont choisi de sauver leurs banques tout en prétendant aider généreusement le peuple grec. Après les sauvetages de 2008 et 2009, leurs populations étaient hostiles à toute aide financière accordée aux banques, et c'était donc politiquement avantageux de présenter le programme comme une aide aux grecs, même si les grecs n'ont jamais vu la couleur de cet argent, destiné en pratique à sauver les banques européennes de leurs excentricités.
  • En contrepartie de cette fausse aide, les institutions européennes ont proposé à la Grèce un plan d'austérité justifié d'un coté par des arguments idéologiques farfelus (à la BCE), de l'autre par des modèles erronés (au FMI, qui, soyons juste, a reconnu cette erreur en 2012). Ce plan, présenté comme du simple bon sens, conçu par de sages experts prenant la main d'un gouvernement irresponsable, s'est révélé totalement désastreux, particulièrement comparé à ses propres prédictions, augmentant la charge de la dette grecque tout en détruisant l'économie du pays.
  • Alors que ce plan échouait lamentablement à épancher les dettes grecques, il a été plusieurs fois reconduit, ses échecs étant toujours justifiés par un manque de volonté et de sérieux des gouvernements grecs successifs, incapables de lutter contre la fraude fiscale ou de réformer correctement. S'il est vrai que les grecs n'ont pas été irréprochables au début, cet argument est devenu totalement absurde en 2014, quand le gouvernement a pour la première fois dégagé un excédent primaire. Il est plus qu'un peu ridicule de blâmer la faible performance économique d'un pays sur la fraude fiscale quand son gouvernement collecte plus d'argent qu'il n'en dépense — ce qui en fait objectivement un des pays les plus fiscalement "responsables" de l'eurozone.
  • Après que la Grèce ait accompli grosso-modo tout ce qu'on lui demandait, à savoir retourner à la croissance, et équilibrer ses dépenses publiques (ce que, encore une fois, aucun autre pays ne fait, certainement pas les créditeurs de la Grèce), et que le constat d'un endettement toujours ingérable rendait évidente la conclusion que la rigueur fiscale du gouvernement grec n'était pas le problème, les électeurs grecs ont finalement dit non à cette politique.
  • Ceci a mené directement à des élections anticipées, et à l'arrivée au pouvoir d'un premier ministre qui pour la première fois depuis le début de la crise avait pour mission de promouvoir une autre politique de redressement économique. Au début de son mandat, ses propositions se limitaient à demander un remboursement plus lent de la dette et une flexibilité sur les coupes de dépense et les augmentations d'impôt, tout en conservant un excédent primaire. Ces demandes parfaitement raisonnables ont conduit après cinq mois de "négociations" au plus important défaut de payement d'un pays au fond monétaire international.

Jamais les dirigeants responsables du catastrophique premier plan de sauvetage n'ont admis leurs torts — le rapport technique du FMI de 2012 ayant eu très peu de publicité. À aucun moment, en quatre ans, les chefs-d'états européens n'ont même tenté de formuler le problème autrement qu'autour de l'"irresponsabilité" des grecs. Pas une fois, l'un d'eux n'a saisi l'opportunité d'identifier les problèmes structurels ayant mené à la crise, et la nécessité de réformer pour éviter des crises similaires dans d'autres pays. Lequel a jamais appelé à l'union entre les peuples, à tous se serrer les coudes, à prendre la meilleure décision pour le continent tout entier, plutôt que pour son seul pays ?

Le constat est sans appel : le soutien pour l'intégration économique est minoritaire dans presque tous les pays d'Europe, et la majorité des allemands veulent voir la Grèce quitter la zone Euro. Le peuple allemand ne s'oppose même plus qu'au soutien de l'économie grecque, mais contre la participation même des grecs au projet européen.

Siriza n'est pas irréprochable dans cette histoire : la rhétorique combative de certains de ses membres contre l'allemagne n'a certainement pas aidé. Mais Siriza n'est au pouvoir que depuis quelques mois. La crise grecque a commencé en 2010, et la crise financière en 2007. Huit années durant lesquelles il fallait être réaliste sur nos problèmes, et courageux sur les solutions. Huit années pour expliquer que nous faisons face à des dangers que l'on ne peut vaincre qu'ensemble : les dettes publiques, les inégalités, la pauvreté, l'environnement. Huit années pour convaincre que nos institutions ne sont pas viables sans solidarité entre les nations, sans volonté de destin commun.

Huit années gâchées par nos dirigeants, trop contents de désigner des coupables — les grecs, les espagnols, les italiens — plutôt que de construire un projet commun. Si la Grèce sort de l'Euro, et est suivie par l'Espagne, puis d'autres jusqu'à la désagrégation complète de l'Union Europénne, ce sera à cause de cette rhétorique-là.

En attendant, ce sont les coupables de cette erreur stratégique monumentale qui se permettent de traiter Alexis Tsipras d'irresponsable.

Tuesday
Jun302015

La Corée, la Grèce et l'Europe

On trouve parfois au bas d'un article sur Internet, perdu au milieu de centaines d'autres commentaires, l'expression parfaite d'un sentiment largement partagé, mais rarement exprimé de façon concise et élégante. Commentant un article de Libération sur la crise grecque, un certain Aloha-Cardan écrit tout haut ce que tout le monde pense tout bas :

Demandez au Sud-Coréens s'ils ne sont pas revenus à la prospérité après la crise asiatique de 98 et le régime sec imposé par le FMI. Seulement il a fallu qu'ils se retroussent les manches..

Voilà : si seulement les grecs et leurs gouvernements "retroussaient leurs manches" et faisaient preuve d'un tout petit peu de bonne volonté, on n'en serait pas là. J'aime beaucoup ce commentaire, d'abord parce qu'il est l'illustration parfaite de ce qu'exprimait H.L. Mencken : "Tout problème complexe a une solution claire, simple, et fausse", mais surtout parce que comparer la Grèce de 2010 avec la Corée de 1998 est un excellent moyen de comprendre pourquoi la "solution" proposée par la Troïka ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner.

Ma première objection, certes mineure, est que le postulat sociologique mal dissimulé dans le commentaire, reprenant les stéréotypes bien connus des asiatiques courageux et des méditérranéens paresseux n'est, en fait, pas vrai : depuis qu'on a des statistiques fiables, on observe que les grecs travaillent en moyenne certes un peu moins que les coréens, mais bien plus que tous les autres européens. Il est exact que les jeunes grecs ne travaillent pas beaucoup pour le moment, le taux de chômage des jeunes avoisinant 50% depuis 2012, mais il n'était que de 20% avant la crise, pas spectaculairement plus élevé que la moyenne de l'eurozone (16%). Soit une génération exceptionnellement paresseuse est comme par hasard née 18 ans avant le début de la crise, ce qui serait une coïncidence pour le moins surprenante, soit il y a un autre problème.

Le fait est que la Grèce a vécu au-dessus de ses moyens : entre l'adoption de l'Euro, en 2000, et la crise de 2007, le taux d'inflation en Grèce est resté de 2% supérieur à la moyenne de la zone Euro. Dit autrement : le coût de la vie, et les salaires, ont augmenté plus rapidement en Grèce que dans le reste de l'eurozone, suite à un apport massif de capitaux privés venus du reste du monde, principalement d'Europe. Il faut rappeler que durant cette période, personne n'y voyait rien d'anormal : le monde occidental était en croissance confortable, l'intégration européenne fonctionnait, les traités européens étaient vus comme garants d'une bonne gestion, certains allaient jusqu'à dire que la probabilité de crise financière était devenue extrêmement faible.

Beaucoup de gens se sont trompés. C'est fort dommage, mais cela arrive. Le résultat est que suite à la crise, les investisseurs sont devenus beaucoup plus prudents, et l'afflux de capitaux vers le sud de l'Europe, notamment la Grèce, a brutalement cessé. Celle-ci s'est donc retrouvée avec des coûts salariaux supérieurs à ce que le contexte économique international pouvait supporter. C'est là que l'on trouve l'élément déclencheur de la crise grecque, bien plus que dans la fraude fiscale ou les déficits publics : l'Espagne et l'Irlande, tous deux admirés jusqu'en 2007 pour leur bonne gestion et leurs gouvernements peu dépensiers, ont dû faire face aux mêmes difficultés.

Comment, donc, relancer la croissance quand les salaires des grecs sont considérés trop élevés par les investisseurs au regard de leur productivité ? Solution évidente : augmenter la productivité et/ou baisser les salaires. La première voie est hautement désirable, mais elle demande soit des apports de capital, ce à quoi la Grèce n'a plus droit, soit beaucoup de temps, via une meilleure éducation et des infrastructures plus efficaces, toutes des choses qui demandent des investissements publics hors d'atteinte d'un gouvernement au bord de la faillite.

Il faut donc, à court terme, que les salaires baissent. Cela peut se faire de deux façons : soit les employés acceptent, tous ensemble, de diminuer leur rémunération, soit le gouvernement dévalue la monnaie. Du point de vue d'un investisseur ou d'un client américain, cela revient exactement au même qu'un employé grec accepte de travailler pour 800€/mois plutôt que 1000€/mois (le salaire moyen en Grèce), ou que ce même employé conserve sa rémunération nominale de 1000€/mois pendant que l'euro perd 20% de sa valeur par rapport au dollar.

Un postulat essentiel de la stratégie de la Troïka est que, oui, ces deux scénarios sont exactement identiques, et que la Grèce peut sortir de l'ornière en "dévaluant en interne" : les 50% de jeunes grecs au chômage sont uniquement au chômage parce qu'ils refusent de travailler pour un salaire "juste". Si cette situation continue, ils accepteront la réalité, prendront un travail moins bien payé, ils payeront des taxes au lieu de percevoir le chômage, l'économie redémarrera et l'état grec retrouvera l'équilibre financier.

Ce scénario est intellectuellement cohérent, mais malheureusement peut-être, tout indique que ce n'est pas comme cela que le monde fonctionne. Les gens acceptent très difficilement de baisser leur salaire, même quand c'est objectivement nécessaire pour leur prospérité et celle du pays. Intuitivement, on peut le comprendre en remarquant que le coût de la vie ne peut pas baisser instantanément : les produits de consommation, l'immobilier, etc. ont tous été produits sous les anciens salaires "trop haut" et personne ne veut vendre à perte, donc la vie reste nécessairement chère sur le court terme. Simultanément, ce n'est pas rationnel pour un jeune chômeur grec d'accepter un travail qui paye moins que ses indemnités de chômage, ou à peine plus mais l'oblige à endurer des frais supplémentaires. Sur le long terme, l'ajustement est inévitable, mais il prend énormément de temps, durant lequel toute la population est moins prospère et productive qu'elle pourrait l'être. Un jeune qui commence sa carrière par cinq ans de chômage parce qu'il a le malheur d'obtenir son diplôme durant une période de crise ne récupère jamais ces années perdues. Il gagnera moins, le pays produira moins, les investissements en éducation et infrastructure nécessaires à la bonne santé économique du pays seront retardés d'autant. Même sans aborder des questions de morale ou de justice, il semble clair que cette procédure d'ajustement est grossièrement inefficace.

C'est pourtant la stratégie choisie par la Troïka. L'economiste anglais John Maynard Keynes a compris dans les années 30 que toute "dévaluation interne" est lente et inutilement douloureuse, et près d'un siècle d'études empiriques ont montré qu'il avait raison, mais les institutions européennes chargées de gérer la crise grecque font fi de ces décennies de savoir économique comme de l'expérience de ces quatre dernières années, et prétendent encore, envers et contre tout, que leur stratégie va fonctionner.

Ils se sont pourtant trompés sur toute la ligne : comparer les prédictions du FMI sur l'effet des mesures imposées à la Grèce depuis 2010 avec ce qui s'est réellement passé ferait mourir de rire si ces chiffres ne reflétaient pas un drame humain d'une ampleur colossale en termes d'espoir de carrière détruits et même de morts (la mortalité infantile en Grèce a augmenté de 43% entre 2008 et 2010), alors que les coupes dans le service public provoquent un gâchis monumental : l'île de Santorini, (soi-dit en passant une merveille de la nature, même si ce n'est pas très important ici), 15,000 habitants et 2 millions de touristes par an, héberge un hopital public entièrement équipé mais totalement vide, car les réductions de budget ne permettent pas à l'état de payer les docteurs et infirmiers qui devraient y travailler. Et après tout cela, la dette publique grecque atteint aujourd'hui 177% du PIB, contre 105% en 2008. Si tous ces sacrifices avaient rendu les finances gouvernementales saines et durables, on pourrait encore envisager parler de succès, mais c'est tout le contraire : le gouvernement grec est plus proche de la faillite qu'il n'a jamais été. Qui peut sérieusement penser que ceci est la bonne façon de gérer le pays ?

Mais revenons à la Corée : si cette approche est tellement destructrice pour la Grèce, pourquoi a-t-elle marché en Corée ? Serait-ce malgré tout parce que les coréens savent retrousser leurs manches, contrairement aux grecs ?

Non, pour plusieurs raisons. Les deux crises présentent des similarités : une bulle financière a amené un excès de capitaux étrangers vers les économies d'Asie du sud-est, et après l'éclatement de cette bulle les gouvernements locaux se sont retrouvés pratiquement en faillite. Mais la comparaison s'arrête là. La Corée n'a jamais eu à opérer une dévaluation interne : juste après la crise financière asiatique de 1997, le taux de change entre le Won et le Dollar est passé de 954 à 1404. La monnaie coréenne a perdu près d'un tiers de sa valeur en quelques mois. Bien sûr, dans une économie qui repose largement sur l'exportation, l'état peut réduire ses dépenses publiques sans grêver l'économie, dopée par une baisse d'un tiers des coûts salariaux réels.

La Grèce, par contre, ne contrôle pas sa monnaie, l'Euro. Elle n'a aucun moyen d'agir à court terme sur son économie autrement que par sa politique fiscale (les dépenses et recettes publiques), vu que sa politique monétaire est entièrement décidée par la banque centrale européenne. Et donc, quand elle réduit ses dépenses publiques, il n'y a pas d'investisseurs privés pour prendre le relai, donc l'économie se contracte, et la valeur réelle de la dette, en pourcentage de l'économie, augmente. C'est là de la théorie économique élémentaire, compréhensible pour n'importe quel étudiant dans le domaine.

La Corée s'en est mieux sortie que la Grèce parce qu'elle n'a jamais eu à faire ce que l'on demande aujourd'hui à la Grèce. Et même comme ça, l'endettement public coréen a presque triplé suite à la crise, passant de 13% du PIB à environ 30%, chiffre qui n'a pas diminué depuis. Si la Grèce pouvait tripler son endettement, elle n'aurait aucun problème, mais au lieu de partir de 13%, elle part de 100%, ce qui n'est pas inhabituel en Europe : la moyenne de la zone euro était à 64% en 2008 et atteint 95% aujourd'hui. Si on imposait à la Belgique les restrictions budgétaires que l'on impose à la Grèce, ce serait peu ou prou la même catastrophe.

Certes, les gouvernements grecs des années 90 et 2000 ont triché : ils ont maquillé leurs comptes, et caché des problèmes structurels qui auraient dû les empêcher d'adopter la monnaie unique. Mais… et alors ? Les autres membres de la zone euro sont également en faute, pour n'avoir pas examiné suffisamment attentivement les comptes grecs. Ils ont une excuse : l'euro a toujours été un projet politique, motivé par un désir d'intégration et d'union continentale que l'on peut admirer, plus que par la froide rigueur économique.

Les banques françaises et allemandes qui ont prêté de l'argent à la Grèce avant la crise ont fait un pari, pensant qu'aucun membre de la zone Euro ne ferait jamais défaut. Elles ont aidé les grecs pendant ces années, et se faisant se sont confortablement enrichies, et en soi c'est très bien. Mais tout cela nous met aujourd'hui face à un problème dont les responsabilités sont clairement partagées. Il doit être abordé comme n'importe quelle faillite d'entreprise ou n'importe quelle crise financière : pas en cherchant à punir les "responsables", certainement pas en punissant les jeunes grecs qui ne sont en rien coupables des agissements des gouvernements des années 90 pour lesquels ils n'ont jamais voté, mais en cherchant la meilleure façon de construire un avenir le plus positif possible.

À peu près la seule chose totalement indéniable à ce stade est que l'approche prônée par la Troïka ne fonctionne pas. Mais, alors, qu'est-ce qu'on fait ?

La Grèce va peut-être sortir de la zone euro, et même de l'Union Européenne. Au point où on en est, cela n'a plus rien d'un scénario inenvisageable. Il est urgent de se demander ce qu'il va se passer ensuite. Même pas pour les grecs — apparemment tout le monde s'en fout, ce ne sont de toutes façons que des tricheurs paresseux — mais au moins pour le reste de l'eurozone.

Le "Grexit" n'est une solution que pour ceux qui pensent que l'Euro marche très bien, qu'il est juste temporairement entaché par un petit pays dirigé par une succession de gouvernements irresponsables. Dès qu'on sera débarrassés de la Grèce, tout rentrera dans l'ordre. Mais ce n'est pas le cas : l'union monétaire européenne, telle qu'elle est conçue actuellement, semble condamnée à transformer des problèmes relativement mineurs (la Grèce, qui représente 2% de l'économie européenne, avait peut-être un excédent budgétaire de 3% de PIB au moment de la crise, ce qui aurait dû être parfaitement gérable) en crises insurmontables. Après la Grèce, l'Espagne aura exactement les mêmes problèmes, puis le Portugal, l'Irlande, l'Italie… On dira sans-doute que les espagnols sont paresseux et irresponsables.

Une autre crise financière offre un parallèle intéressant : le gouvernement de Puerto Rico est également en faillite, son gouverneur ayant annoncé ce dimanche que le territoire est incapable de payer ses dettes. Souvent considéré comme le "51ème état" des États-Unis, Puerto Rico ressemble un peu à la Grèce : régulièrement accusé de mauvaise gestion et de corruption, récipiendaire d'énormes investissements lucratifs pour les capitalistes américains, il est prisonnier d'une devise qu'il ne contrôle pas, et se retrouve maintenant incapable de payer ses dettes. L'administration Obama a déjà déclaré qu'elle ne payerait pas pour sauver l'île, et son statut juridique lui interdit de se déclarer en faillite, comme l'a fait entre autres la ville de Detroit.

C'est là un imbroglio juridico-fiscal peu compréhensible, et bien malin qui peut dire ce qui va se passer. Mais Puerto Rico a un avantage énorme par rapport à la Grèce : ses citoyens sont américains, et tous les américains en sont conscients. Autant la majorité des allemands, français, belges, ne voient pas pourquoi ils devraient payer pour les erreurs de la Grèce, autant cela semble tout à fait évident à la majorité des américains que le destin des portoricains est intimement lié au leur. Les États-Unis, pour tous leurs défauts, et leurs problèmes de racisme, forment une nation. L'Union Européenne, non.

S'il avait dû être évalué uniquement pour ses mérites économiques, l'Euro n'aurait jamais vu le jour. Mais il était, et reste, un projet politique : des peuples très similaires, mais qui se sont fait la guerre pendant des siècles, pourraient, devraient, se concevoir en une même nation, partageant des idéaux et un destin commun. Si ce n'est pas le cas pour le moment, cela va le devenir, et on aidera ce processus en leur faisant partager la même monnaie.

Je souscris entièrement à cet idéal. Mais l'union monétaire telle qu'elle est actuellement conçue présente de graves problèmes structurels, dont la crise grecque n'est qu'un symptome, et l'indifférence, voire l'hostilité, de l'Europe du nord face aux tribulations du peuple grec est tout sauf encourageante.

Ce qui m'inquiète le plus, à ce stade, est que la Troïka — pardon, les institutions — semble penser qu'il n'y a pas vraiment de problème structurel, que tout irait très bien si la Grèce n'avait jamais triché. Rien n'est moins vrai. C'est l'avenir même du projet européen qui se joue dans les enseignements que ses institutions tirent de la crise grecque.

Monday
May112015

On n'est vraiment pas couchés

Comme beaucoup, j'ai trouvé l'émission du samedi 2 Mai d'On n'est pas couché particulièrement affligeante. Notamment pour les propos ouvertement sexistes de Jean-Pierre Mocky envers Léa Salamé, sans grande indignation sur le plateau, mais surtout pour cette sortie de Laurent Ruquier :

Même s'il n'y a de toutes façons jamais de «bonne cible», s'il y avait bien des gens qui n'étaient pas «les bonnes cibles», c'étaient les dessinateurs de Charlie Hebdo, des gens qui ont toujours prôné le respect des différentes religions — même s'ils s'en moquaient évidemment — mais le fait qu'on puisse les pratiquer dans notre pays, qu'on soit juif, musulman, ou catholique […] Il n'empêche en tout cas qu'ils ont toujours lutté contre le racisme, contre l'antisémitisme, contre toute forme de haine […] C'est cela qu'on devrait continuer à répéter : ils se sont vraiment trompés de cible.

Si je comprends bien sa logique, l'animateur semble considérer que les assassins du 7 janvier, et leurs commanditaires Al-Qaedesque qui appelaient depuis des années au meurtre contre la rédaction de Charlie Hebdo, se seraient en fait «trompés de cible», pour la raison que Charlie n'était pas, en fait, islamophobe.

Voilà un raisonnement assez symptomatique du regard schizophrène que portent nos médias et, du moins en public, nos dirigeants, sur les organisations jihadistes : d'un côté elles seraient tentaculaires, diaboliques, invincibles et intouchables, donc présumablement dirigées par des cadres intelligents, et simultanément n'employeraient que des barbares imbéciles, dont toutes les actions et déclarations doivent être prises au pied de la lettre, ces sauvages au QI d'huître avariée étant manifestement incapables de la moindre subtilité.

Posons une hypothèse originale : les jihadistes ne sont pas des imbéciles. Illuminés, fanatiques, porteurs de croyances assez improbables sur les volontés de Dieu et la vie après la mort, tout cela, peut-être, mais pas stupides. Interprétons leurs actions comme réfléchies, s'appuyant sur des choix tactiques et stratégiques cohérents au vu de leur vision du monde, et étudions-les pour tenter de discerner leurs véritables buts.

Si l'on se donne la peine de réfléchir en ces termes, la première chose qui saute aux yeux est que la lutte contre l'islamophobie (dans son sens consacré en occident, à savoir «racisme anti-musulmans») ne fait pas partie des objectifs des jihadistes. Il était trivial de prédire que les attentats de Janvier allaient augmenter l'hostilité envers les musulmans de France, comme cela a été le cas presque partout après des attentats similaires, et comme cela s'est effectivement passé. Les exécutants comme ceux qui les ont incité à agir de la sorte devaient s'y attendre.

Ceci suffit à s'interroger sur ce qui passe par la tête de Laurent Ruquier quand il prononce les phrases ci-dessus, et à s'étonner qu'aucun invité, ni à ma connaissance aucun commentateur depuis, n'ait relevé l'absurdité du propos.

Mais poussons la réflexion un peu plus loin : si les jihadistes ne cherchent pas à améliorer les conditions de vie des musulmans, quelle est leur motivation ? Qu'est-ce qui fait que des êtres humains normalement constitués, habitants un des pays les plus prospères au monde, sacrifient leur vie pour assassiner des dessinateurs ?

Une réponse se propose habituellement à ce stade : C'est la religion ! C'est l'islam ! Il y a manifestement de cela : quand un des frères Kouachi crie «On a vengé le prophète Mohammed», il ne parle pas d'un personnage de Super Picsou Géant. Ceux qui affirment que «cela n'a rien à voir avec l'islam» ne convainquent qu'eux-mêmes, ou du moins se trouvent une excuse pour arrêter de réfléchir.

Mais il est tout aussi paresseux de prétendre que la motivation religieuse expliquerait tout, ou même quoi que ce soit. S'il est vrai que de nombreux versets du coran incitent à la violence envers les «mécréants», d'autres appellent à convaincre par la parole plutôt que par la violence, exigent le respect envers les «gens du livre», ou affirment qu'il n'y a «pas de contrainte en religion». Les jihadistes choisissent de suivre à la lettre les premiers et d'ignorer les seconds. Il y aurait 2 millions de musulmans pratiquants en France, et plusieurs centaines de millions dans le monde. S'il suffisait de prendre le texte coranique au sérieux pour devenir jihadiste, nous serions en guerre totale depuis longtemps. Comme ce n'est pas le cas, nous devons conclure que seule une infîme minorité de musulmans pratiquants (en France comme ailleurs) partagent les valeurs des jihadistes. Ce que certains abrutis dénoncent comme de l'aveuglement-de-gôôooooche-bisounoursique-touche-pas-a-mon-pote-anti-racis'-padamalgam n'est qu'une conclusion inévitable au regard de l'état du monde.

Donc : ils ne luttent certainement pas contre l'islamophobie. Ils ne sont pas simplement «programmés» par leurs textes sacrés. Il va nous falloir réfléchir d'avantage.

Penser que cet attentat a pour unique but de faire interdire le blasphème en France me semble extrêmement naïf. Le gouvernement français ne va pas rendre illégal la caricature de Mahommet, pas après un attentat, ni après dix attentats, et de toutes façons les autres pays ne suivront pas à moins d'être eux aussi gravement touchés. Seuls de doux rêveurs pourraient penser celà, et leur succès montre que les cadres d'Al-Qaeda et Daesh n'en sont pas.

Il se trouve qu'Al-Qaeda est depuis bien avant le 11 septembre tout à fait transparente sur son principal but politique, à savoir l'instauration d'un califat, un gouvernement basé sur leur interprétation des textes islamiques, régnant sur tous les territoires ayant un jour été musulmans. Un embryon de califat existe maintenant en Irak et en Syrie : c'est l'«État Islamique». Il semblerait logique qu'Al-Qaeda et ses alliés consacrent la majorité de leurs efforts à faire grandir cet embryon. C'est effectivement ce qui se passe : des jihadistes recrutés un peu partout dans le monde affluent vers l'Irak et la Syrie. Certains, cependant, retournent dans leur pays d'origine, et parfois, y commettent des attentats, contre des cibles qui souvent, comme Charlie Hebdo, ne semblent pas avoir grand rapport avec la Syrie. Pourquoi ? En quoi assassiner la rédaction de Charlie Hebdo et les clients de l'HyperCasher renforcerait l'état islamique en Irak et au Levant ?

D'une façon très simple, qui a été théorisée il y a plus de dix ans par un des grands tacticiens du jihadisme moderne, un certain Abu Musab al-Suri. Ce dernier s'oppose à Osama Bin Laden et condamne les actions d'éclat d'Al-Qaeda contre les États-Unis (attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam, le destroyer USS Cole, et le World Trade Center en 1993 puis 2001) comme dangereuses et inefficaces. Il conseille de frapper plutôt l'Europe, en une succession d'attaques menées par des «soldats» peu nombreux, autonomes et légèrement armés.

D'après le politologue Gilles Kepel, spécialiste de l'islam et du fondamentalisme, al-Suri voit en l'Europe le «ventre mou» de l'occident, et considère que ses populations musulmanes, largement défavorisées socio-économiquement, souffrant de la xénophobie, peuvent être convaincues de rejeter la société plurielle et libérale pour rejoindre le jihadisme. Il prône une tactique visant à entretenir une panique remettant en question la stabilité des pays européens et la viabilité de leurs modèles ouverts et démocratiques, afin de déstabiliser à peu de frais leurs gouvernements et les faire «sur-réagir», augmenter l'hostilité envers l'islam dans son entièreté, pour in fine convaincre les musulmans d'Europe que celle-ci ne les acceptera jamais, et que leur émancipation ne se trouve pas dans la démocratie pluraliste mais dans le fondamentalisme et l'extrémisme.

Al-Suri identifie dès 2004 trois cibles de choix pour ces nouveaux jihadistes : les intellectuels libéraux, les Juifs, et les apostats, particulièrement les musulmans qui servent sous l'uniforme des impies.

Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont suivi ses instructions à la lettre, en assassinant les journalistes de Charlie Hebdo, les clients Juifs de l'HyperCasher, et le policier Ahmed Merabet. Si les raisons de cibler des Juifs et des musulmans «vendus» à l'état sont évidentes, pourquoi donc s'attaquer à des intellectuels libéraux, pluralistes, anti-racistes ? Pourquoi pas n'importe quel intellectuel, sans être trop pointilleux sur ses idées ? Pourquoi pas des intellectuels ouvertement islamophobes ?

Je reprend encore une fois Gilles Kepel, dont l'audition à l'assemblée nationale mérite d'être écoutée en entier : parce qu'une grande majorité des populations européennes s'identifie à ces intellectuels libéraux. Charlie Hebdo n'est pas seulement le journal qui a republié les caricatures danoises, ni celui qui s'obstine à dessiner le prophète : c'est aussi et surtout une partie intégrante du paysage culturel français, auquel presque toute la population peut s'identifier au moins en partie. Même ceux qui n'ont jamais acheté Charlie Hebdo connaissent le grand duduche de Cabu, et voyaient régulièrement les dessins de Charb à la télévision. L'assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo a été perçue comme une attaque envers toute la société française, même si la ligne éditoriale de Charlie est loin à gauche du spectre poltique actuel, son défunt rédac' chef ne cachant pas ses sympathies communistes.

Souvenons-nous de ce qu'il s'est passé après les attentats : toute la scène politique française s'est unie en hommage aux victimes. Plus de gens sont descendus dans la rue qu'à aucune autre occasion depuis la libération. Les quelques ados qui refusaient la minute de silence — se comportant ainsi comme n'importe quel gosse bêtement rebelle — ont été décrits comme une cinquième colonne hostile à «nos valeurs», ce qui est plus qu'ironique quand on sait à quel point les valeurs de Charlie sont relativement peu partagées. Jamais une attaque contre un journal réellement islamophobe, comme Valeurs Actuelles, n'aurait générée une telle unanimité. Jamais des opposants à un mouvement #JeSuisValeursActuelles au nom de la ligne éditoriale de ce journal n'auraient été descendus en flammes par la quasi-totalité de l'opinion.

En résumé, Charlie a été assassiné non parce qu'il était perçu comme islamophobe, ce qu'il n'était pas, mais parce qu'il était la cible idéale pour engendrer une union nationale hostile aux jihadistes et, trop souvent, à l'ensemble des musulmans. Et c'est cette hostilité que recherchaient Al-Qaeda et Daesh, pour sa capacité à exacerber un sentiment de rejet chez les milliers de paumés ou laissés-pour-compte qui, espèrent-ils, pourraient rejoindre leurs rangs.

Non, monsieur Ruquier, les jihadistes ne se sont pas «trompés de cible» en choisissant un journal pas vraiment islamophobe. Leur but a toujours été de favoriser et d'amplifier l'islamophobie, et en cela ils ont parfaitement visé. Il est fort peu probable qu'un jihadiste s'en prenne un jour à Éric Zemmour ou Valeurs Actuelles, pour une raison très simple : les jihadistes savent reconnaître leurs alliés.

Tuesday
Mar032015

Enfoirés et Indignés

Pour lancer la tournée 2015 des restos du coeur, les enfoirés sortent un clip où des stars multi-millionaires répondent à des ados inquiets pour leur avenir "à vous de jouer, mais faudrait vous bouger". De façon totalement inattendue et imprévisible, ceci passe très mal. Si la chanson est extrêmement critiquable, la violence et l'unanimité de la réaction ont aussi quelque chose d'interpellant.

Il est choquant que si peu de commentateurs se soient rendus compte que la chanson se moque au moins autant du discours des adultes que de celui des jeunes. Les indices (qui, je l'avoue, m'avaient également échappé à la première écoute) sont pourtant tout sauf subtils : le "Non" asséné en chœur d'un air bovin, le "Je rêve ou tu es en train de fumer?" manifestement hors-sujet, nous montrent des adultes faisant preuve d'une mauvaise foi évidente lorsqu'ils répondent aux inquiétudes des jeunes. Comme l'a depuis précisé Jean-Jacques Goldman, cet aspect caricatural du discours est voulu et essentiel pour comprendre la chanson.

Certes, quand un auteur se voit obligé de s'expliquer a posteriori, c'est que son texte n'était pas très bon. Mais que les critiques aient plongé aussi catégoriquement et avec si peu de discernement pour défendre les jeunes du clip agressés par des propos "complètement réac" n'est pas anodin : c'est le signe d'un désenchantement tragique, d'une conviction profonde que la jeunesse d'aujourd'hui est condamnée, qu'il n'y a plus aucun espoir, et que la nouvelle génération doit aujourd'hui être traitée avec tous les égards et les mines contries que l'on réserve habituellement aux cancéreux en phase terminale.

Pourtant, si la génération aujourd'hui à la retraite a effectivement bénéficié de circonstances particulièrement favorables, il faut rappeler qu'à leur naissance, aux alentours de 1950, un observateur objectif n'aurait probablement pas parié sur eux. Le traumatisme de la deuxième guerre mondiale était encore vif dans les mémoires, et la guerre froide naissante rendait la perspective d'une troisième, bien plus meurtrière, dangereusement réelle. Les grandes puissances menaient par proxy une guerre en Corée, causant en trois ans plus de victimes que toutes les interventions occidentales depuis le 11 septembre 2001 réunies.

L'Europe en ruines n'offrait que peu de réconfort, et bien des acquis sociaux qui nous semblent aujourd'hui évidents étaient encore à gagner : les congés payés, un chômage décent, l'accès universel aux soins de santé, le droit de vivre publiquement son homosexualité et, dans certains pays, le droit au divorce.

S'il est évident que le monde se porte mal en 2015, cela ne doit pas faire oublier qu'il allait encore bien plus mal en 1950, et que certains progrès réalisés depuis sont spectaculaires. En 1950, l'espérance de vie était en-dessous de 50 ans dans la moitié du monde, parfois loin en-dessous (23 ans au Yemen). Aujourd'hui, elle est au-dessus de 60 ans dans presque tous les pays, et seul le Lesotho, avec 48 ans, est encore en-dessous de 50. (www.bit.ly/kEEc5s) La proportion d'êtres humains vivant en état d'extrême pauvreté a été divisée par deux durant les 20 dernières années.

L'Europe occidentale, où vivent les enfoirés, est aujourd'hui bien plus riche qu'en 1950. (Le PIB de la région a été multiplié par 5)Certes, cette richesse est répartie de façon bien moins égalitaire qu'autrefois, et les revenus de la majeure partie de la population n'ont pas significativement changé en vingt ans. Mais ce n'est pas là une tendance inéluctable, seulement le résultat de choix politiques. Et une tendance causée par des choix politiques peut être inversée par d'autres choix politiques.

Justement, il est bien plus facile aujourd'hui pour tout un chacun de prendre part à la chose publique qu'à aucun autre moment de l'histoire. Un mareyeur sénégalais, s'il possède un smartphone, ce qui est probablement le cas, a un meilleur accès à l'information que n'avait le président des États-Unis dans les années 80. Dans les pays dits développés, presque tout le monde peut rendre ses idées accessibles au monde entier, sans dépenser un centime, et sans avoir à convaincre les rédac' chefs du Monde ou du Figaro que ce qu'il écrit mérite d'être publié. Vu qu'on est maintenant quelques dizaines de millions à parler tous en même temps, celui qui s'attend à ce que son premier billet fasse le tour du monde est certain d'être déçu, mais l'accès à la scène médiatique est néanmoins bien plus démocratique qu'il n'a jamais été.

Cette démocratisation ne reste pas confinée dans les blogs et les réseaux sociaux, mais impacte de plus en plus la politique "mainstream". La victoire de Syriza en Grèce, et la montée de Podemos en Espagne, partis qui n'existaient même pas il y a seulement trois ans, sont emblématiques. De façon moins réjouissante mais tout aussi spectaculaire, l'histoire de la N-VA, emmenée par un thésard en histoire sans expérience politique, qui en dix ans a totalement renversé l'échiquier politique Belge, montre qu'il est possible de faire bouger les choses, pour le meilleur ou pour le pire.

Tout cela suggère qu'il est bien trop tôt pour considérer la jeunesse de nos contrées comme une génération sacrifiée que l'on est moralement obligé de noyer sous notre compassion. Car s'indigner de la chanson des enfoirés, c'est aussi nier à cette jeunesse, et à tout le reste de la population, sa capacité à agir pour un monde meilleur.

Les voix qui hurlent contre les "propos réacs" tenus par les enfoirés envers ces jeunes indignés (mea culpa, j'en ai été au premier abord) ont déjà jeté l'éponge : oui, le monde est dans la merde, c'est la faute des baby-boomers, les jeunes vont devoir le subir, et le reste de la population n'a plus qu'à s'excuser avant de mourir.

Ce discours joue, bien inconsciemment, le jeu des conservateurs et des austériens qui veulent convaincre qu'il n'y a pas d'alternative à leur politique. Pourtant, il y en a. Oui, certaines erreurs sont irrécupérables : le changement climatique sera effectivement subi plus que contrôlé dans les décennies à venir. Les mesures que l'on pourrait prendre maintenant n'aideront plus les jeunes d'aujourd'hui, mais au mieux leurs enfants. Mais la plupart des autres maladies qui gangrènent notre système politique et économique n'ont rien d'incurable.

Le tollé autour de cette chanson des enfoirés démontre encore une fois que l'Art, même l'Art commercial un peu crasse qui s'exhibe sur TF1, même l'Art qui se vautre lamentablement et se prend les pieds dans son propre message, reste un puissant révélateur des malaises de la société. Il y a aujourd'hui une forte tendance à accepter le pire comme inéluctable. Mais l'histoire a montré qu'il ne l'est presque jamais.

On ne donnera certainement pas tort aux prognostics les plus funestes en se complaisant dans des excuses envers une jeunesse et une planète déclarées sacrifiées d'avance. Nous avons besoin d'un projet politique, et que tous, jeunes, actifs, retraités (ces derniers ayant aussi des possibilités d'action sur la vie publique inédits dans l'histoire de l'humanité) y participent.

La première étape est de réaliser que ni l'indignation, ni la compassion, ni la culpabilité ne peuvent à elles-seules constituer un projet politique. La deuxième étape est d'agir, et nombreux sont ceux prêts à le faire. À condition qu'on arrête de leur répéter que la partie est perdue d'avance.