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Feb062015

Sus aux rentiers !

Il est toujours intrigant d'entendre des gens a priori compétents utiliser un mot dont ils semblent ignorer la signification.

Dans le dernier Ce Soir ou Jamais de 2014, la journaliste économique Irène Inchauspé nous dit, en conversation avec Frédéric Taddeï :

— lutter contre les rentes, c'est plutôt une bonne idée
— vous parlez des rentes… les professions réglementées, les huissiers, les avocats ?
— …les professions libérales, oui, voilà.

L'économiste Natacha Valla enchaîne :

Par rapport aux rentes, moi je pense que les français sont suffisamment intelligents pour se rendre compte qu'ils vont payer moins cher quand ils vont acheter ou vendre leur maison…

Mario Draghi, dans une interview de 2012 sur la molesse de la croissance en Europe :

les entreprises profitent parfois de monopoles ou de rentes de situation […] Mettre fin à certaines rentes de situation est une question de justice.

Enfin, le Point faisait en septembre sa couverture sur la question "Qui sont les vrais rentiers" (sans point d'interrogation) et répondait : Professions réglementées, fonctionnaires…

Tous semblent d'accord que la rente, c'est très mal, et que c'est un privilège accordé à des individus ou des sociétés qui ont fait certains choix d'éducation, d'orientation professionnelle (pour les particuliers) ou d'investissement (pour les entreprises) qui leurs permettent de vendre un produit ou un service dans des conditions particulièrement avantageuses. Par exemple, un accompagnateur de train employé par la SNCF, profession qui dans la loi française bénéficie d'un statut spécial, statut qui, peut-être, lui offre un salaire anormalement élevé vu la pénibilité du travail et les qualifications que demande celui-ci. Admettons.

À ce stade, il me semble qu'un rappel au dictionnaire s'impose :

Rente, n.f.
  1. Revenu annuel
  2. (Vieilli) Ce qui est dû tous les ans pour un fonds aliéné, cédé ou affermé
  3. Ce qui est dû annuellement pour une somme d’argent aliénée par contrat
  4. Revenu obligataire
  5. Somme qu’on s’engage à verser à des échéances fixes
  6. Charge qu’on s’impose à soi-même et qui reviennent à peu près périodiquement

Vous allez peut-être me trouver trop littéral, mais je ne vois pas du tout le rapport entre ces définitions et l'usage qui est fait du mot "rente" ci-dessus. Une "rente", au sens strict, est une somme d'argent perçue à intervalles réguliers par quelqu'un en vertu du fait qu'il posséde quelque chose. (Une terre, un logement, des parts dans une société, etc.) Un "rentier" est quelqu'un qui vit, au moins en partie, grâce à de telles rentes.

Celui qui possède un logement où il n'habite pas, mais qu'il loue à autrui, est un rentier, même s'il travaille d'autre part et même si la rente de ce logement ne contribue qu'en faible partie à ses revenus. Celui qui possède son propre logement, qui a fini d'en rembourser le prêt, est également un rentier, pour une raison plus subtile : la propriété de son habitation lui évite des frais de location, et on peut donc considérer la somme mensuelle nécessaire à la location d'un logement équivalent comme faisant partie de ses revenus. En tirant un peu la corde, on peut considérer même un locataire salarié au SMIC, mais possédant une voiture, comme un rentier : la possession du véhicule lui offre un moyen de déplacement, qui sans cette possession occasionnerait des frais réguliers et probablement conséquents, et donc il bénéficie, objectivement, d'une "rente" sur sa Polo d'occasion, par exemple.

Il y a donc beaucoup de rentiers, au sens strict du terme. Mais ce sens strict ne s'étend quand-même pas aux cas évoqués au début de ce texte. Le simple fait d'être employé comme accompagnateur de train ne peut pas être assimilé à posséder quoi que ce soit. C'est seulement la conséquence d'un choix de carrière. Oui, peut-être que ce choix de carrière est trop valorisé. Je ne connais pas bien les avantages dont bénéficient les salariés de la SNCF, mais peut-être sont-ils indus, en tout cas on peut en discuter. Mais on ne peut pas appeler cela une "rente", sauf à faire perdre à ce mot toute sa signification.

De même pour les pharmaciens : pour exercer ce métier, il faut nécessairement avoir obtenu le diplôme correspondant et avoir triomphé du numerus clausus. Effectivement, quelqu'un qui est dans cette situation a le droit de vendre des médicaments, et ceux qui n'ont pas entrepris les mêmes études, ou qui ne les ont pas réussies, ou qui n'étaient pas assez bien classés pour obtenir le titre, n'ont pas ce droit. C'est peut-être un mauvais système — là aussi, on peut discuter, et je serai probablement d'accord que c'est un mauvais système — mais cela ne fait pas des pharmaciens des "rentiers".

Si les pharmaciens sont des rentiers, alors tous les gens qui ont un boulot demandant une quelconque qualification sont des rentiers. Un coiffeur ayant dix ans d'expérience obtiendra plus facilement un emploi de coiffeur que quelqu'un qui n'a jamais approché une paire de ciseaux d'une chevelure. Est-ce une raison pour dire que le premier possède une "rente" sur ses dix ans d'expérience ? Bien sûr que non.

Mais alors pourquoi donc tous ces gens extrêmement compétents parlent de "rente" et de "rentiers" là où ces termes n'ont pas leur place ? Il y a là une volonté politique évidente : à force de toujours dire que les "vrais rentiers" sont les fonctionnaires et les pharmaciens et les coiffeurs ayant de l'expérience, on fait progressivement accepter comme une évidence que les "rentiers", au sens strict, n'existent pas. Que ceux qui touchent des rentes, des vraies, sont nécessairement des gens qui ont travaillé très dur pour obtenir les possessions qui leurs rapportent ces rentes, et qu'ils les méritent amplement, contrairement à ces salauds d'assistés de pharmaciens et d'accompagnateurs de train.

Je peux parfaitement comprendre que cet état d'esprit ait cours aux États-Unis. Le plus riche américain, Bill Gates, est incontestablement un homme exceptionnellement intelligent, qui a créé énormément de choses qui sont utilisées à profit par des milliards de personnes dans le monde entier. De plus, les rentes qu'il touche sont maintenant consacrées à sauver des vies dans les populations les plus défavorisées au monde, en tentant avec un certain succès de guérir la malaria et le SIDA et d'autres atrocités de la nature. Et Bill Gates est loin d'être seul : Larry Page et Sergey Brin, fondateurs de Google, et respectivement 17ème et 20ème fortunes mondiales d'après Forbes, sont seulement les plus connus dans un groupe de rentiers qui ont créé leur propre richesse, pour le plus grand bien de tous. C'est en grande partie grâce à ces trois-là que je peux maintenant connaître le montant de leur fortune en quelques secondes (respectivement 81, 29.2 et 28.7 milliards de dollars). J'ai énormément d'admiration pour ces gens, et même si 30 ou 80 milliards c'est objectivement un peu beaucoup pour une seule personne, je ne vais certainement pas leur reprocher leur statut de rentier. Ni à qui que ce soit d'autre d'ailleurs. Il y a des rentiers très sympas. J'ai moi-même un ami rentier. Bref.

Mais… en France ? Vraiment, on réussit à vendre l'idée que les fortunes sont toutes construites sur l'entreprenariat et l'innovation technologique qui bénéficie à tout le monde ? Dans un pays où la première fortune, Lilianne Bettencourt, n'a jamais travaillé de sa vie ? (12ème fortune mondiale avec 36.8 milliards de dollars. Si vous suivez, oui, l'héritière de l'Oréal est plus riche que les créateurs de Google. Le monde va très bien. Circulez, y'a rien à voir.) Et où les quelques suivants, (Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault, etc.) sont devenus milliardaires en réinvestissant des millions reçus en héritage pour racheter à bas prix des sociétés de mode, de luxe et d'armement, pour maximiser leur profit ? Cela est certainement une activité demandant énormément de travail et beaucoup d'intelligence — à leur place j'aurais probablement essayé de faire pareil, et sans doute je n'aurais pas eu autant de succès. Je ne dis certainement pas que ces gens sont des imbéciles paresseux. Seulement que leur contribution au bien-être de la société est nettement moins évidente que celles de Bill Gates ou Larry Page. Cela ne les empêche pas d'être milliardaires.

Être milliardaire, cela veut dire que si du jour au lendemain vous arrêtez de travailler et confiez vos avoirs à un gestionnaire de fortune, vous et vos descendants peuvent vivre le restant de leurs jours avec un revenu mensuel avant impôts de 4,17 millions d'euros par mois (supposant un rendement annuel très raisonnable de 5%), soit 1473 fois le revenu mensuel brut moyen en France. Largement plus d'une vie de salaire, qui tombe chaque mois, sans rien faire, parfois uniquement en vertu d'avoir bien choisi ses parents. C'est ça, un "vrai rentier".

Entendons-nous bien : je suis entièrement réceptif à l'idée que les professions réglementées en France doivent être réformées. Peut-être que le statut spécial des employés de la SNCF, hérité d'un âge où la profession de cheminot était extrêmement pénible, est aujourd'hui injustement favorable aux accompagnateurs de train, et gonfle artificiellement le prix des billets pour les voyageurs. Peut-être que des syndicats d'employés SNCF bloquent injustement une réforme qui serait bénéfique pour le pays. Peut-être que le monopole des pharmaciens n'est pas justifié, et que tout se passerait beaucoup mieux pour tout le monde si les médicaments non-soumis à prescription pouvaient être vendus en grande surface. (C'est le cas aux États-Unis, et ça semble plutôt bien marcher.) Peut-être que le système de license pour les taxis parisiens est archaïque et que le réformer et le libéraliser serait bénéfique pour tous les parisiens. Je connais mal tous ces dossiers, mais mon a priori est qu'effectivement, des réformes libérales dans ces secteurs seraient extrêmement positives. Et j'attends avec impatience un débat sérieux là-dessus.

On peut aussi défendre l'idée que le droit de léguer sa fortune à sa descendance est inaliénable, et qu'il serait immoral pour l'état de prélever des droits de succession sur un patrimoine qui a déjà été taxé. J'ai peu de sympathie pour cette position, mais oui, on peut discuter, évaluer les possibilités, voir les conséquences sociétales de différents choix en matière d'impôt sur le capital et de droits de successions, et décider en conséquence. De mon point de vue, un débat honnête bâti sur une représentation fidèle de la réalité est toujours utile.

Par contre, ceux qui veulent engager cette discussion en prétendant que "le vrai rentier", en France, aujourd'hui, ce n'est pas le milliardaire héritier de l'Oréal/Auchan/Vuitton, mais bien l'accompagnateur de train payé un salaire très moyen pour poinçonner votre ticket sur le Lyon-Paris, ceux-là, posent les bases du débat à un tel niveau de foutage de gueule que le dialogue en devient difficile.

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